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Régionales 2010 : Analyse du scrutin et nouveau paysage politique

Sommaire :
- L’abstentionnisme
- Le vote de droite et du FN
- Le vote à gauche
- Le vote Europe-Ecologie
- La recomposition politique à gauche
- La nouvelle posture de Sarkozy
- Des livres


25 mars 2010

L’abstentionnisme

Le sondage CSA montre clairement une chose : les Français qui ont voté au 1er tour, comme ceux qui ont choisi de bouder les urnes, l’ont fait dans le même état d’esprit qu’au premier tour, il y a une semaine. On note même l’amplification d’un certain mécontentement. Ainsi, 36 % des électeurs ont voté dans le but d’exprimer leur insatisfaction vis-à-vis de l’action du président, alors qu’ils n’étaient que 32 % au premier tour. Même constat quand on scrute les motifs de l’abstention. Au premier tour, 29 % des abstentionnistes entendaient marquer leur mécontentement. Dans les urnes, ce chiffre est monté à 35 %. « Les Français ont eu l’impression que le camp présidentiel a refusé d’écouter leur message ; du coup, ils ont amplifié ce message au second tour ! » analyse Jean-Daniel Lévy, directeur de CSA.

C’est dans l’Est et les départements qui avaient le plus voté Sarkozy en 2007 que les électeurs ont davantage boudé les urnes. Les électeurs du nord et de l’est du pays, affectés au premier chef par la crise économique et le chômage, se sont davantage abstenus. L’abstention a atteint des niveaux très élevés en Lorraine (58,45 %), en Champagne-Ardenne (56,95 %), dans le Nord-Pas-de-Calais (55,47 %) et en Picardie (54,44 %). Les électeurs des départements traditionnellement acquis à la droite ont également boudé les urnes. L’abstention a atteint 59,96 % en Haute-Savoie et 56,82 % dans les Alpes-Maritimes, où Nicolas Sarkozy avait respectivement recueilli plus de 37 % et plus de 43 % au premier tour de l’élection présidentielle de 2007. De même, elle s’est élevée à 57,88 % dans le Haut-Rhin et 55,76 % dans le Bas-Rhin, où Nicolas Sarkozy avait obtenu plus de 36 % au premier tour de 2007. « L’électorat de la majorité présidentielle a boudé les urnes plus encore que la moyenne des Français, en particulier en milieu rural », analyse Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département Opinion de l’Institut Ifop. « Nous vivons la fin d’une parenthèse enchantée du civisme, argumente Jérôme Fourquet. C’est le contrecoup de la forte mobilisation observée lors de la présidentielle de 2007 et du choc frontal des idées.

Phénomène mondial, la montée de l’abstention est en général présentée comme la version électorale d’un scénario-catastrophe plus global, où individualisme, cynisme et consumérisme viendraient détrôner les vieilles vertus du civisme et de la solidarité. Une véritable « américanisation » de la vie politique française. Deux facteurs conjoncturels y ont contribué. D’abord, l’absence de couplage avec des élections cantonales. « On a pu mesurer que les conseils régionaux peinent à exister comme des organes politiques spécifiques », souligne le politologue Stéphane Rozès. Ensuite, l’UMP qui, en tant que parti au pouvoir, avait le plus à perdre dans la bataille, avait opté pour la stratégie d’une liste unique de droite, ratissant des villiéristes jusqu’au Nouveau Centre, en passant par les chasseurs. « Il n’y avait pas d’espace d’expression pour des électeurs de droite souhaitant voter à droite mais pas pour Sarkozy », poursuit Rozès. Et ceux qui tenaient à participer quand même au scrutin l’ont fait en utilisant le bulletin FN. « Je ne crois pas du tout à la thèse de la dépolitisation massive, même si elle progresse effectivement, affirme le philosophe Marcel Gauchet. Les gens restent très politisés et cette abstention concerne en réalité l’offre politique. Au 1er tour, loin d’aller à la pêche, ils ont envoyé un message : "Je ne vais tout de même pas aller voter pour ces cons-là." » « Certes, c’est le symptôme d’une désertion et, depuis l’avènement du néolibéralisme dans les années 80, les Français ont de bonnes raisons de se sentir dépossédés de leur pouvoir démocratique, reconnaît la philosophe Myriam Revault d’Allonnes. Mais la démocratie, c’est justement la possibilité pour les citoyens de se réapproprier sans cesse leur pouvoir. L’abstention est ambivalente. Elle exprime le désespoir, mais peut tout aussi bien être une façon de dire : "Nous ne voulons pas être gouvernés comme cela."

Selon le chercheur Jean-Yves Dormagen, les milieux populaires ont peu voté. On ne peut rester à une abstention politique de droite lorsque des records d’abstentions ont été pulvérisés dans des territoires qui votent massivement à gauche. Ce sont les moins de 35 ans, les plus précarisés, les piopulations de banlieue qui ont été les plus abstentionnistes.

Le vote de droite et du FN

Emmanuel Todd a disséqué pour Libération le vote des régionales. Dans la classe populaire (ouvriers et employés), le vote FN n’a connu aucune décrue significative. En 2007, les ouvriers ont voté à 20% pour Le Pen, soit deux fois plus que la moyenne nationale : ils étaient les derniers fidèles, en particulier dans le nord et nord-est du bassin parisien. Au 1er tour, on retrouve le même chiffre. Il n’a pas dépassé 12,5% : c’est donc une poussée mais d’ampleur modeste. La victoire de 2007 a été mal interprétée. Sarkozy n’a pas volé le fonds de commerce du FN, ni siphonné une pulsion identitaire, mais au contraire a profité, sans le comprendre, de l’effondrement de cette pulsion. Ce qui n’empêche pas que la dimension sécuritaire y ait eu un rôle : les émeutes de 2005, et leur étrange réactivation par les événements de la gare du Nord juste avant le scrutin, ont assuré une mobilisation sans pareil des personnes âgées. 2009 vérifie l’hypothèse : la droite et le gouvernement n’ont cessé de faire du battage autour de l’identité nationale, du renvoi de sans-papiers, de la burqa, de l’islam, la stratégie du bouc émissaire n’a jamais été poussée aussi loin et pourtant ça n’a pas marché. En réalité, ni l’électorat populaire ni l’électorat artisans-commerçants ne se détermine prioritairement à partir de cette question. Ce vote s’explique par la crise, tout d’abord, par son épaississement, la déroute industrielle de régions entières, le début de baisse du niveau de vie pour certains et ce constat que l’opinion commence à faire : le plan de soutien à l’activité a réussi le tour de force de relancer le CAC 40 sans faire repartir l’économie. C’est pourquoi il faut y ajouter un facteur spécifique à Nicolas Sarkozy : tout se passe comme si, pour lui, le peuple de droite n’était composé que de racistes et de super-riches. Pour plaire aux premiers, il organise le débat sur l’identité nationale ; aux seconds, il donne le bouclier fiscal. Annoncer à la veille du scrutin une réforme des retraites après avoir attaqué ostensiblement le système hospitalier - le service public auquel les personnes âgées ont le plus souvent affaire - c’était prendre un risque électoral majeur. Selon l’enquête OpinionWay, l’UMP ne recueille que 38% des voix chez les plus de 60 ans contre 42% pour la gauche, en additionnant le PS, Europe Ecologie et le Front de gauche. C’est du jamais vu. Dans la même enquête, si 41% des artisans, commerçants ont voté UMP, 38% ont choisi la gauche. Chiffre lui aussi frappant. L’électeur de droite classique ne s’y retrouve plus, mais, s’il a une véritable identité de droite, il ne peut pas voter à gauche. La nouveauté est que la situation générale elle-même devient absurde. Le seul moment où le chef de l’Etat a semblé efficace a été la crise financière. Or, un an et demi plus tard, la finance est repartie de plus belle, mais pas l’emploi. Du coup, l’absurdité du personnage Sarkozy et celle du système semblent se rejoindre et fusionner, faisant du chef de l’Etat le symbole de la folie des temps.

Selon l’étude d’OpinionWay 8 % des électeurs de Sarkozy en 2007 ont voté Front national au premier tour. Qui sont les 2,22 millions de Français (11,42 % des voix) qui ont voté pour le FN au 1er tour ? Des hommes de 35 à 49 ans. C’est une constante du vote d’extrême droite ; elle n’en est pas moins flagrante, les deux tiers des électeurs du Front national (64 %) au premier tour des régionales sont des hommes. « Ce sont eux qui sont le plus affectés par la crise économique », explique Bruno Jeanbart. L’analyse révèle un clivage sociologique très fort.

Alors que 5 % seulement des cadres et professions intellectuelles ont voté Front national, c’est le cas de 17 % des catégories populaires. Une proportion encore un peu plus élevée parmi les ouvriers. Un électeur FN sur cinq appartient à cette catégorie professionnelle et deux sur cinq aux milieux populaires. Pas moins de 19 % des ouvriers ont soutenu le parti d’extrême droite, contre 17 % pour l’UMP. Dans le Nord-Est et le Sud-Est. La France est quasiment coupée en deux, bien plus nettement qu’aux dernières européennes. D’anciens électeurs de Le Pen. Les candidats frontistes, qui ont recueilli les voix de 76 % des électeurs de Le Pen en 2007, se vantent surtout d’avoir fait revenir dans leur escarcelle ces électeurs que lui avait ravis Nicolas Sarkozy. « Sur 100 électeurs FN, 20 avaient voté Sarkozy à la présidentielle », explique Bruno Jeanbart. Présenté autrement, 8 % de ceux qui avaient voté UMP à la présidentielle ont cette fois choisi le FN, comme 20 % des électeurs de Philippe de Villiers. Le caractère contestataire du vote de dimanche saute aux yeux : 60 % d’entre eux se sont prononcés en fonction « des enjeux nationaux ». En pensant à l’immigration, à la sécurité et à « la manière dont le pays est gouverné.

Eric Dupin analyse, dans Les Echos, le scrutin du 1er tour. Ce sont d’abord les milieux populaires, et notamment ouvriers, qui ont boudé les isoloirs et voté pour la formation lepéniste. Une enquête réalisée le 14 mars par OpinionWay indique que 62 % des ouvriers se seraient abstenus contre 47 % des cadres supérieurs. On note, par ailleurs, que c’est parmi les ouvriers que le FN obtient ses meilleurs scores. Il aurait recueilli 22 % de leurs suffrages selon CSA et 19 % d’après OpinionWay, soit plus que l’UMP dans ce milieu (respectivement 15 % et 17 %). Ces chiffres disent, on ne peut plus clairement, à quel point l’alchimie sarkozyste de 2007 s’est évanouie. Le candidat de l’UMP avait alors réussi à capter les suffrages de cette France souffrante du Nord-Est. La France ouvrière s’est massivement détournée de la majorité présidentielle. Le phénomène n’est sans doute pas conjoncturel et on ne voit guère qu’il puisse être traité par quelque performance de communication que ce soit. Le désaveu multiforme des catégories populaires est inquiétant pour l’UMP dès lors que leur conquête conditionne souvent les victoires électorales.

Le vote à gauche

Beaucoup de commentaires sur la portée du vote socialiste. Bernard Guetta analyse dans Libération les perspectives de la gauche socialiste. Il note qu’il n’y a pas qu’en France que son retour s’annonce car la faillite du libéralisme recrée une demande de règles et de protections sociales. Cette gauche occidentale que l’on disait, partout, ringardisée, morte, cadavre à la renverse, reprend un attrait car l’ère du tout marché s’achève depuis l’automne 2008 mais les défis qui l’attendent sont redoutables. Premier problème, les Etats sont tellement endettés qu’ils ne pourront guère répondre à l’attente qu’ils suscitent. L’ombre de l’austérité plane sur l’Europe et, deuxième problème, la croissance va rester si faible que l’augmentation de la pression fiscale la menacerait trop pour qu’on puisse y recourir. L’impôt ne pourra pas financer une protection sociale dont les besoins augmentent en raison du chômage et de l’allongement de la durée de la vie, source de déséquilibre des caisses de retraite mais, aussi, de la couverture médicale. La seule vraie solution est de recréer de l’emploi, massivement et vite. Il faut réindustrialiser les pays occidentaux mais, quatrième problème, cela ne peut pas se faire sans une politique d’investissements dans l’innovation dont les Etats n’ont pas, aujourd’hui, les moyens et qui, cinquième problème, restera largement vaine tant que les bas salaires des pays émergents pourront continuer de fausser la concurrence internationale développée par le libre-échange. Tout porte la gauche mais, en France comme ailleurs, ce retour en grâce s’opère dans les pires conditions qui puissent être. Si elle ne veut pas décevoir, bientôt échouer et ouvrir la voie à une extrême droite qui ne se réaffirme pas qu’en France, la gauche devra, tout à la fois, réinventer l’Etat providence et jouer la carte européenne. La tâche est immense, complexe et politiquement risquée.

Laurent Joffrin remarque que cette double défaite change le cours de la politique nationale. Personne ne peut en déduire le résultat de la prochaine présidentielle, mais tout le monde voit désormais que la réélection de Nicolas Sarkozy est incertaine. La majorité affectera la sérénité combative. En fait, l’inquiétude se cristallise. Le style Sarkozy, la politique Sarkozy, la stratégie Sarkozy, tout cela est maintenant mis en cause au sein même de la droite française. Une trop grande proximité avec les forces d’argent, un maniement douteux de l’identité nationale, une concentration inédite du pouvoir : les trois piliers de l’action conduite depuis 2007 sont ébranlés. Une hypothèse se fera bientôt jour : la dureté et l’injustice des politiques conservatrices à l’œuvre depuis trente ans finissent par mettre la droite en minorité. Pour la première fois, en raison de la crise qui condamne le capitalisme financier aux yeux de l’opinion, la gauche semble spontanément majoritaire. L’espoir restitué impose à la gauche des devoirs nouveaux. Il lui manque un projet de rupture avec le néolibéralisme qui soit crédible et tienne compte des réalités imposées par la crise ; elle doit aussi confirmer une procédure de primaires suffisamment claire et précoce pour garantir l’unité après la bataille ; elle doit enfin retrouver le lien avec les classes populaires qui ont déserté ce scrutin. Dans Les Echos, on pointe l’idée que le grand défi de la Rue de Solferino, désormais, c’est de se donner un programme qui ne se résume pas à l’antisarkozysme. Un courant plus porteur pour le vote FN, à nouveau ragaillardi, que pour la mise sur orbite d’une vraie alternative. Le choc récessif de 2009 a redonné un coup de jeunesse au credo social-démocrate qui fait de l’Etat le grand amortisseur des dérapages de l’économie. Cette remise en selle de son vieux fond doctrinal n’exempte pas la gauche de gouvernement de dire comment elle compte, avec une croissance qui paraît pour longtemps affaiblie, assurer le financement d’un Etat-providence en voie d’asphyxie. Léon Blum avait lancé : « Il ne peut y avoir de classe ouvrière heureuse dans un pays ruiné. » La crise grecque est venue rappeler aux opinions européennes que l’objection peut redevenir à tout moment d’actualité, et qu’elle concerne cette fois directement l’ensemble des classes moyennes.

Le vote Europe-Ecologie

L’étude réalisée par OpinionWay analyse l’électorat écologiste. Moins d’un électeur écolo sur deux aux européennes (42%) a confirmé son vote lors de ces régionales. C’est dire que l’électorat d’Europe Ecologie est fragile et volatil. Qu’ont fait les autres ? 25% ont choisi cette fois les listes conduites par le PS, signe de la porosité entre les deux électorats. 20% a rejoint le camp des abstentionnistes, majoritaires dimanche dernier. Et 5% ont même voté pour une liste de l’UMP et de ses alliés. Europe Ecologie a d’abord gagné des voix auprès de ceux qui s’étaient abstenus lors des européennes. Sur 100 électeurs ayant voté Europe Ecologie le 14 mars, 28% n’avaient pas voté ou avaient voté blanc en juin 2009. Deuxième élément qui montre à quel point cet électorat est « composite » : sur 100 électeurs verts de dimanche, 37% avaient voté soit Sarkozy soit Bayrou à la présidentielle de 2007. Concernant les prochaines présidentielles, l’électorat écologiste est moins partagé que ses dirigeants : 61% souhaitent un candidat au premier tour de la prochaine présidentielle. Ce sentiment était déjà palpable lors des élections européennes. Concernant la volatilité du vote écologiste, la Fondation pour l’innovation politique avait noté qu’en juin dernier « 61% [de ses électeurs s’étaient] décidés dans la dernière semaine (contre 45% pour l’ensemble de l’électorat) ». S’ajoute à cela une sociologie très proche de celle décrite par Gaël Brustier : « 32% des cadres et des professions intellectuelles ont choisi des listes d’Europe Écologie, 24% des professions intermédiaires, 23% de ceux qui ont un diplôme de l’enseignement supérieur. » Daniel Boy note même dans l’édition 2010 de L’état de l’opinion que « le pourcentage de personnes ayant suivi des études supérieures est à peu près identique » à EE (61%) et au MoDem (62%) contre « 47% des électeurs socialistes ». Géographiquement aussi, raison est donnée à Gaël Brustier : « Les départements dans lesquels les écologistes réalisent leurs meilleurs scores sont d’abord ceux de la région parisienne (Paris, 27,5% ; Hauts-de-Seine, 20,7%) ».

La recomposition politique à gauche

Daniel Cohn-Bendit a lancé un « appel » pour créer « une nouvelle formation politique ». Selon lui, il est donc temps de restructurer l’« Opni » (Objet politique non identifié) qu’est le rassemblement qui regroupe Verts et non-Verts. « Au niveau organisationnel, nous sommes plus à la hauteur de nos scores. Mais il est conscient que la tâche sera rude. « Le problème, c’est la métamorphose des Verts et de ceux qui ne sont pas Verts dans une nouvelle formation » pour qu’« on décide des stratégies de 2012 ». Il se donne jusqu’à la fin de l’année pour créer ce « nouveau réseau » qui pourrait prendre un autre nom.

Amenée à définir cette nouvelle union de la gauche susceptible de jeter les bases d’une alliance pour la présidentielle de 2012, la nouvelle partenaire privilégiée du PS, Cécile Duflot, précise : « Le rassemblement et la diversité dans la clarté. » Une formulation on ne peut plus ambiguë. Mais la stratégie perdante de « parti unique » de l’UMP, impose l’examen de cette nouvelle union de la gauche. Et lorsqu’elle ajoute « dans la clarté », elle signifie qu’il ne s’agit « pas seulement d’un accord sur les postes, à la proportionnelle, mais aussi des compromis entre les programmes ». Daniel Cohn-Bendit l’entend bien ainsi : « Le retour de la gauche au pouvoir passera par un compromis de toutes les forces de la gauche pour rédiger une plate-forme commune exprimant la diversité de ses cultures. » « Martine Aubry veut réitérer le pari de François Mitterrand de la fin des années 1970 qui consistait à réunir l’électorat des classes moyennes urbaines montantes et l’électorat ouvrier, souligne le politologue de Rennes, Romain Pasquier. Seulement, les classes sociales ont implosé : les classes populaires et moyennes en déclin votent Front de gauche, les classes moyennes hors des grandes métropoles votent PS, et les classes urbaines moyennes supérieures votent Verts. » L’ambiguïté des mots de Cécile Duflot a donc bien une fonction : « Il s’agit de faire tenir ensemble des groupes sociaux en voie d’éloignement », précise Romain Pasquier. Quel programme peut donc réunir les Rose-Vert-Rouge, sachant qu’ils s’opposent sur des dossiers assez stratégiques . En d’autres termes, en dehors d’une vague empathie commune pour la gauche, il n’y a rien de commun entre le vote Front de gauche et le vote Vert. Ceux qui jurent que le PS a définitivement renoncé à sa stratégie d’alliance avec le centre feraient bien de se méfier.

Gérard Grunberg, chercheur au Cevipof, estime que les résultats de l’ensemble des forces de gauche au 1er tour a permis d’oublier l’hégémonie socialiste pour poser les bases d’une nouvelle alliance stratégique. C’est dû notamment à l’inversion du rapport électoral gauche/droite. Il se dit favorable pour légitimer une alliance PS/Europe-Ecologie. La bipolarisation est intacte avec la disparition du Modem et l’échec du NPA. Pas un mot du Front de gauche. Personne n’est en mesure de contester le leadership socialiste à gauche. Il suit en cela D. Cohn-Bendit de renoncer à une candidature écologiste à la présidentielle de 2012. De son côté, Ignacio Ramonet écrit « Diverses élections, au cours de l’année écoulée, ont montré que la social-démocratie européenne ne sait plus s’adresser aux millions d’électeurs victimes des brutalités du monde post-industriel produit par la globalisation. Ces multitudes d’ouvriers jetables, de "rmistes", de néopauvres des banlieues, d’exclus, de préretraités en pleine force de l’âge, de jeunes précarisés... Toutes ces couches populaires victimes du choc néolibéral. Et pour lesquelles, la social-démocratie ne semble pas disposer de discours ni de solutions.

La nouvelle posture de Sarkozy

Etienne Mougeotte au lendemain du second tour invite Nicolas Sarkozy à s’adapter à la situation nouvelle. La désertion massive d’électeurs qui avaient voté Sarkozy en 2007 oblige le président à fixer un nouveau cap pour les deux dernières années du quinquennat. Martine Aubry va rebondir sur ses bons résultats pour aborder en tête la bataille à l’intérieur du Parti socialiste et élaborer un programme, sorte d’inventaire à la Prévert, qui devra concilier l’utopie écologiste, l’archaïsme social- démocrate et le néocommunisme du Front de gauche. Ce n’est donc pas de la gauche « unie » que vient le vrai danger pour le président, mais de l’exaspération de nombreux électeurs de droite qui pêle-mêle ne comprennent pas : l’ouverture à gauche, la surenchère écologiste symbolisée par la taxe carbone, l’empilement de réformes souvent justifiées mais insuffisamment expliquées, le risque de retour au dirigisme économique sous couvert d’une politique industrielle pourtant ô combien nécessaire. Le moment est donc venu pour le président de la République d’envoyer des signaux forts au « peuple de droite ». Compenser l’ouverture à gauche par l’ouverture à toutes les sensibilités de la majorité. Recentrer les réformes sur l’essentiel, retraite, dépendance, refonte des collectivités locales. Saisir à bras-le-corps le problème de la dette et des déficits par une chasse impitoyable aux dépenses publiques improductives. Rétablir la compétitivité des entreprises par la baisse des charges en plus de la suppression heureuse de la taxe professionnelle. Durcir la politique de l’immigration et la répression contre les sans- papiers. Renforcer la politique de sécurité en s’attaquant davantage aux vrais délinquants qu’aux malheureux automobilistes matraqués pour des fautes vénielles.

L’Institut CSA a interrogé les Français sur leurs attentes. Pour Jean-Daniel Lévy, directeur de CSA Opinion, ceux-ci désirent surtout un changement de gouvernance de la part de Nicolas Sarkozy. Sans trop y croire. Il estime que c’est surtout la manière dont Nicolas Sarkozy exerce sa fonction présidentielle qui fait l’objet de critiques. Pour eux, la crise économique ne peut être un élément suffisant pour justifier les carences qu’ils imputent à Nicolas Sarkozy. Les messages qui sont émis ne le sont pas avec une énorme conviction, sinon la participation aurait été beaucoup plus forte. Tout au plus pense-t-on se mettre un peu à l’abri en votant pour le PS qui promet de faire écran dans les régions. Le regard porte aujourd’hui vers le président beaucoup plus que vers l’équipe gouvernementale. S’agissant de la poursuite des réforme il note que le clivage est net entre le peuple de droite qui se prononce pour une poursuite, même à un rythme élevé, des réformes et le peuple de gauche partisan d’une pause. Les électeurs de la majorité sont aujourd’hui plus critiques concernant l’ouverture qui n’est pas couronnée de succès électoralement. Les électeurs de gauche n’ont pas du tout tranché la question de leur candidat pour 2012 ni fait la moindre préconisation. Pour beaucoup de Français, y compris de gauche, le PS souffre encore d’un déficit de crédibilité en matière économique.

Près des trois quarts des personnes interrogées par BVA/Les Echos veulent que des mesures soient prises dans les semaines ou les mois à venir sur la question du financement des retraites et de la réduction des déficits publics. S’agissant d’une pause dans les réformes, c’est le souhait de seulement 40 % des personnes interrogées. Et elles se recrutent principalement dans l’électorat de gauche (à 59 %) plutôt que dans celui de droite (15 %). A contrario, 28 % des sondés préfèrent que Nicolas Sarkozy « ne change pas le rythme de ses réformes » et 22 % lui demandent même de les accélérer. « Contrairement à ce qu’on pourrait croire parfois, les Français ne sont pas majoritairement hostiles au changement et aux réformes, souligne Gaël Sliman. Mais ils sont, en revanche, largement opposés à la manière dont elles ont été jusqu’à présent conçues et conduites par le gouvernement et l’Elysée. » D’où, selon lui, le vote sanction contre les listes UMP. « Les réformes de Nicolas Sarkozy sont souvent considérées comme injustes et inefficaces », explique Gaël Sliman. La question de la taxe carbone en offre une bonne illustration. Seuls 42 % des sondés désirent que le gouvernement « abandonne totalement ce projet » depuis que le Conseil constitutionnel l’a censuré fin décembre, tandis que 53 % demandent qu’il le « modifie pour pouvoir le mettre en place ». une majorité de Français a souhaité que Nicolas Sarkozy tienne compte du résultat des élections régionales dans la conduite de sa politique. Mais, manifestement, ils n’y croient pas trop : 55 % des personnes interrogées par BVA, contre 40 %, pensent qu’il ne le fera pas. Une grande méfiance, pour ne pas dire une forte hostilité, demeure, à l’évidence, à l’encontre du chef de l’Etat. Ce qui devrait lui compliquer la tâche dans les semaines à venir.

Des livres

Yves Citton est l’auteur de « Mythocratie, storytelling et imaginaire de gauche » aux Editions Amsterdam. Il constate que du côté de la gauche il y a assèchement du mythe. Certaines histoires circulent largement, captent notre attention et mobilisent nos désirs. Ce type de discours recèle un potentiel de mobilisation et de production de pouvoir à ne pas négliger. Il faut s’interroger sur les « bobards » qui font mouches en inventant, à partir de là, d’autres histoires orientés vers des politiques émancipatrices. Il utilise la notion de « filtre » qui bloque ce qui nous semble non pertinent mais en essayant de l’infléchir. Penser le sujet contemporain à travers le filtrage qui s’opère en lui permet d’appréhender l’idéologie. Nous baignons dans les affects, les images ou les mythes. Les histoires doivent s’ajuster à la grammaire intérieure de nos société, à l’inertie à laquelle il faut se conformer minimalement. Chaque récit, chaque parole contribue à les altérer. C’est le travail de la gauche de définir de nouveaux cheminements probants. Il invite à déceler ce qu’il peut y avoir d’émancipant malgré l’aliénation du capitalisme. Proposer des récits à autrui, d’essayer de faire sens de sa vie par la narration, c’est s’inscrire dans des horizons à venir.

Deux dirigeants de l’Ugict-CGT ont publié un ouvrage pour un management alternatif qui conjugue les aspirations des salariés, le travail d’équipe et remet en cause les dogmes actuels : l’économie aux actionnaires, le social aux syndicats et l’environnement aux associations. « Pour en finir avec le Wall Street management ». Edition de l’Atelier.

« La protection sociale ». Catherine Mills & Michel Limousin. Temps des Cerises. La crise financière internationale de 2008 a entraîné une crise économique majeure incluant montée du chômage, précarité, baisse de pouvoir d’achat et recul de la protection sociale dans tous les pays. C’est une véritable crise systémique du capitalisme. En France, la Sécurité sociale connaît de nouveaux déséquilibres historiques en 2009 et en 2010. On peut vraiment parler d’années noires. Face à cela, une réforme du financement de la protection sociale s’impose basée sur une nouvelle politique de l’emploi et des salaires.

Edgar Morin publie aux Temps présents, « Pour et contre Marx ». Victime au plan théorique d’héritiers qui ont transformé une méthode critique et un regard prophétique en systèmes totalisants et dogmatiques, Marx a vu son sort lié au « communisme réellement existant » et à sa faillite. ll donne à voir la fécondité de la méthode de Marx – traquer les contradictions sociales et penser leur dépassement – pour l’appliquer à Marx lui-même, y reconnaître les limites et les impensés, et ouvrir la voie à un nouvel avenir. Dans sa préface, E. Morin écrit « A l’ère de la mondialisation du marché et du capitalisme qui commence en 1989, c’est un autre Marx qui prend une place grandissante dans mon esprit. C’est Marx penseur de la mondialisation. C’est Marx penseur d’un capitalisme qui crée non seulement un produit pour le consommateur, mais un consommateur pour le produit. Là encore j’intègre la vision critique de Marx dans une vision du vaisseau spatial Terre emporté par quatre moteurs associés et incontrôlés : la science, la technique, l’économie, le profit... Je suis sensible aux misères morales et psychiques, aux détresses humaines qui ne se limitent pas à une classe sociale - à toute souffrance, qu’elle vienne de la cruauté du monde ou de la barbarie des humains. »


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