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Article paru le 7 mai 2010 dans l'Humanité


tribunes & idées

La prison à l’intérieur de l’hôpital, ou comment masquer les carences

Par Gilbert Rémond et Marc Auray, Délégués CGT au Centre Hospitalier Spécialisé le Vinatier.

 

Quels moyens pour la prise en charge de la maladie mentale des prisonniers ?

La première unité d’hospitalisation spécialement aménagée pour détenus (Uhsa) va ouvrir au Vinatier, à Bron, dans le Rhône. Elle est présentée comme une unité d’hospitalisation, mais de l’avis de beaucoup, c’est plutôt un établissement médico-pénitentiaire de 60 lits, pour un effectif médical et soignant de 117,5 postes équivalents temps plein. L’effectif pénitentiaire sera de 48 agents.

L’unité de Bron « couvrira » une population carcérale de 7 000 à 9 000 détenus (régions Rhône-Alpes, Auvergne et départements de Côte-d’Or, Saône-et-Loire, Jura et Doubs). Elle est la première à ouvrir et fait partie d’une tranche de 4 unités sur un programme national de 19 à 22 qui totaliserait 748 lits dédiés aux détenus malades mentaux. Rappelons que la population carcérale en France est de 65 000 détenus. L’Uhsa du Vinatier est divisée en trois parties qui pourront accueillir des hommes, des femmes et des mineurs. La première, réservée aux malades les plus dangereux, sera dédiée à l’accueil et aux soins intensifs ; la deuxième, aux soins individualisés ; la troisième, à la vie collective préparant à la sortie ou au retour à la prison.

Sa construction a été validée par le conseil d’administration du 21 juin 2007. Seule la CGT a voté contre. Comme tout le monde, nous considérons que les détenus doivent avoir accès aux soins psychiatriques au même titre que n’importe lequel d’entre nous, mais ce projet est inacceptable car fondé sur la confusion entre délinquance et maladie mentale.

• L’Uhsa n’est qu’une manière de rassurer la population. Le gouvernement surfe sur les faits divers et en prend prétexte pour installer dans nombre de domaines une politique sécuritaire dont nous ne voulons pas être complices. De plus, le but de cette unité n’est-il pas d’évacuer une partie de la tension qui règne dans les prisons plutôt que de soigner ?

• Nous ne voulons pas de l’instrumentalisation de la psychiatrie au service d’un pouvoir.

• Aucun moyen nouveau n’est donné à la psychiatrie ; au contraire, on lui en retire et on laisse les professionnels travaillant dans le milieu traditionnel en grande souffrance (manque d’effectifs, de moyens pour mener des activités, tensions liées au turnover des personnels).

• N’oublions pas les chiffres : depuis vingt ans, le nombre de lits en psychiatrie générale est passé de 120 000 à 70 000, soit une perte de 50 000 lits. Rien que sur l’hôpital du Vinatier, 150 lits de psychiatrie générale ont été fermés depuis dix ans. Alors 748 lits d’Uhsa programmés au plan national contre 50 000 supprimés depuis vingt ans, les comptes sont vite faits !

• Se rajoute à ces fermetures de lits le manque de moyens dans les structures extra-muros telles que les centres médico-psychologiques ou les hôpitaux de jour. Aujourd’hui, il n’est pas possible d’assurer une prévention digne de ce nom. Il faut trois mois d’attente pour obtenir une première consultation, est-ce normal ?

• Et les moyens manquent encore quand il s’agit d’assurer le suivi après hospitalisation. Un patient doit attendre un mois avant de revoir une équipe soignante, est-ce normal ?

Les moyens ne sont pas adaptés aux besoins de la population, ce qui fait que nombre de personnes en souffrance sont laissées à l’abandon. C’est comme si les pouvoirs publics disaient : laissons-les passer à l’acte, ensuite nous agirons. Comment tolérer une telle irresponsabilité ? L’Uhsa, pour le président de la République et ses ministres, n’est que de la poudre aux yeux pour masquer les carences, même si celles-ci ne datent pas, convenons-en, de l’ère Sarkozy.

• Parlons aussi du rôle que joue la comparution directe pour des personnes fortement fragilisées et perturbées, et qui se retrouvent en prison alors que leur place aurait été, il y a quelques années, à l’hôpital. L’Uhsa n’est qu’une traduction synthétique et froide du manque de moyens en psychiatrie en termes d’hospitalisation, de prévention et de soins. La soirée-débat, Nuit blanche de résistance, initiée par diverses organisations et associations le 9 mars, a permis de développer bien au-delà de notre établissement toute une argumentation. Ce qui se passe en psychiatrie aujourd’hui est le miroir de notre société. La criminalisation des patients porte les ingrédients de la peur, de la crainte de l’autre, elle stigmatise toute une population, ce qui n’est pas admissible. Aussi nous continuerons résolument notre action. À ce jour, l’Uhsa, qui devait ouvrir en février, n’est toujours pas ouverte et aucune date n’est annoncée. L’équipe soignante de 36 agents a passé plusieurs semaines dans des bâtiments vides, elle est aujourd’hui remise à la disposition de l’hôpital et les personnels ont intégré, depuis le 28 avril, des unités de soin en psychiatrie générale. Un préavis de grève a été déposé par la CGT, l’Unsa et FO pour le jour de l’ouverture de l’Uhsa au motif que la prime de 234 euros promise à tous les personnels lors des entretiens de recrutement a été divisée par deux, elle est maintenant de 117 euros. À travers cette bataille, ce sont aussi les conditions d’exercice de notre travail qui sont remises en question avec l’addition de la prise en charge de la maladie mentale et des contraintes carcérales comme participer aux transferts, soumettre les détenus patients au détecteur de métaux, sonder les barreaux, etc. C’est pourquoi nous ne cessons de dire que l’Uhsa n’est pas une unité comme les autres.

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Tag(s) : #Société
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