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Qu'est-ce qu'être citoyen aujourd'hui ?

Image Patrice Leclerc/phototheque.org 

Numéro spécial de l’Humanité jeudi : A mille lieux d’un pseudo débat sur "l’identité nationale", votre quotidien interroge demain cette notion autrement que par le prisme gouvernemental.
Avec des entretiens et des points de vue d’historiens (Michel Vovelle, Michèle Riot-Sarcey…), de politologues (Mariette Sineau…), de personnalités du monde associatif (Jean-Claude Amara de Droits devant !), de syndicalistes (Agnès Naton de la CGT…), d’acteurs culturels (Didier Bezace…), de personnalités engagées sur des enjeux mondiaux (Ricardo Petrella, universitaire, président de l’Institut européen de recherche sur la politique de l’eau).


Aimer son pays , cela ne s’impose, pas, cela se cultive à plusieurs


PAR ZOHRA BITAN, PRÉSIDENTE DE MA6TVACHANGER.FR, MILITANTE SOCIALISTE (tribune publiée dans l’Humanité des débats du 14 novembre 2009)


L’identité nationale n’est-elle qu’un slogan ?


Je n’aurais jamais dû connaître la douceur de la démocratie, le vent de la liberté et les bienfaits de la République française si mes parents n’avaient pas émigré sur le sol français. Me voici donc, quarante-cinq ans après avoir vu le jour dans un hôpital parisien, mêlée à l’histoire d’un pays que le destin a fait mien. Des bancs de l’école aux promenades de colonies de vacances, j’ai appris la langue de Molière et apprécié les plaines et les prairies de notre terroir ou les plages de nos côtes. Mes parents nous confiaient aux Français, comme ils les appelaient, dans une confiance qui m’encouragea, à mon tour, à me laisser bercer par une République qui ne chantait pourtant pas le même refrain que le leur.

Alors, de jour en jour, pendant que l’on nous racontait deux histoires, l’une algérienne et l’autre française, on apprenait à n’embrasser qu’un tout en détestant l’autre ou bien à s’essayer de marier les deux. Et finalement, souvent, le temps plante nos racines là ou se plantent nos souvenirs et où l’on bâtit ses projets. C’est ainsi que j’ai fait mienne la France pendant que mes parents y faisaient don de leurs enfants. J’ai longtemps cru être un cadeau pour la République, tant mes parents m’ont encouragée à vivre ses valeurs, m’y diluer tout en préservant leur histoire dans ma chair comme témoignage de leur vie à transmettre à mon tour à mes enfants. Une histoire qui m’habite encore et dont j’ai appris à ranger harmonieusement les moindres détails aux côtés de ceux ramassés dans mon pays de naissance. Alors, aujourd’hui, Zohra est autant mon histoire que Marianne. Vivre français ne se décrète pas mais se construit de manière interactive entre tous les éléments qui font la France : sa République et ses valeurs, ses institutions, les citoyens qui la composent, sa protection, ses solidarités, sa cohésion nationale, son pouvoir d’État et sa déclaration des droits de l’homme. Cela est aussi valable pour un Albert ou une Sophie dont les grands-parents habiteraient le Gers ou Paris. Aimer son pays aussi ne s’impose pas comme une évidence mais se cultive à deux ou à plusieurs.

Pour recevoir, inutile de rappeler qu’il faut donner. L’identité nationale n’est qu’un slogan politique dont le sens est aussi infini que l’amour car chacun y met ses propres représentations, ses interprétations, et la forme des actes qui en découlent. S’identifier à la nation mérite aussi que la nation s’identifie à ses enfants, et quand une République commence par considérer des citoyens comme des obligations, de second choix ou de seconde zone, ils ne peuvent lui rendre l’amour ou le respect qu’elle leur réclame. La République injuste, violente, qui n’est pas impartiale dans les traitements qu’elle accorde à ses enfants, n’est pas légitime pour exiger d’eux qu’ils l’honorent ou encore la respectent en retour. Et, malgré tout cela, je, nous sommes des millions à nous acharner à l’aimer, l’apprécier, la protéger par nos engagements, notre solidarité, nos actions caritatives, notre souci de la faire progresser vers ce qu’il y a de mieux pour soi et le collectif. N’est-ce pas finalement à nous qu’il incombe de façonner cette République à l’image que nous voulons qu’elle ait en ce XXIe siècle ? Sans nous, c’est une femme esseulée, fuie par ses enfants parce qu’elle ne sait ni les aimer ni les rassembler. Il nous appartient de la reconquérir pour se la réapproprier collectivement et lui redonner la splendeur de ce pourquoi elle est née. Rien n’est acquis : naître sur le sol français ne donne par l’amour de la nation, grandir sur le sol français n’assure pas toujours la protection de la République, y rester ne garantit pas la jouissance de ses valeurs. L’identité nationale telle qu’elle nous est servie n’est qu’un prétexte à revenir au droit du sang.

Et l’histoire nous a indiqué malheureusement maintes fois qu’une telle idée conduit à transformer notre territoire en champ de bataille. On peut sniffer de la République tous les jours, comme moi, en être un acteur dynamique sans éprouver pourtant l’envie de chanter la Marseillaise tous les matins. J’aime la République ; souvent, elle ne m’aime pas !


http://www.humanite.fr/Qu-est-ce-qu-etre-citoyen-aujourd-hui
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Tag(s) : #Société
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