Pierre Laurent : "Il faut une défaite cuisante de Sarkozy"
Humanité Quotidien
27 Avril, 2012
Front de gauche
Le secrétaire national du PCF, Pierre Laurent, revient sur les résultats du 22 avril et le combat qui en résulte pour battre le président sortant.
Pour lui, « plus la participation du Front de gauche à la victoire sera forte, plus elle sera marquée par ses idées », comme l’a été le premier tour.
Le Front de gauche a appelé, dimanche dernier, à battre Nicolas Sarkozy en votant François Hollande. Comment comptez-vous concilier cet appel avec
votre volonté de continuer de porter les propositions du Front de gauche dans l’entre-deux-tours de la présidentielle et au-delà ?
Pierre Laurent. Notre appel à battre Nicolas Sarkozy et à élire François Hollande est très clair : ce n’est pas une déclaration de
circonstances mais un appel à la mobilisation de toutes les forces du Front de gauche pour obtenir la victoire la plus large et la plus ample possible face au candidat de la droite. Dans
les conditions concrètes du second tour de l’élection présidentielle, la seule manière de poursuivre le combat pour une mise en œuvre des propositions du Front de gauche est d’assurer
la défaite la plus cuisante à Nicolas Sarkozy. Son programme, comme on le voit dans ses déclarations de guerre quotidiennes contre les droits sociaux et les syndicats,
est bien pire que son bilan. Il conduirait à des régressions dramatiques pour les salariés et le pays s’il était appliqué. Nous avons la responsabilité d’empêcher ce cauchemar pour la
France et l’Europe. Je le répète, il n’y a donc pour nous aucune hésitation à nous mobiliser. Plus la participation militante du Front de gauche à la victoire sera forte, plus cette
dernière sera marquée par nos idées, comme l’ont été les résultats de la gauche au premier tour par notre score. Quand nous aurons gagné cette bataille, le débat sur le cap que doit
prendre la politique de gauche aura encore plus de sens, les élections législatives en seront le moment fort.
Le score du Front de gauche est l’objet d’une bataille d’interprétation depuis dimanche, les sondages l’ayant annoncé plus haut. Ce résultat est-il
en deçà de vos ambitions ou en êtes-vous satisfait ?
Pierre Laurent. Le score du Front de gauche est un événement majeur de l’élection et c’est une grande satisfaction. Évidemment, nos
ambitions sont plus hautes encore que ce que nous avons obtenu. Des militants très engagés dans la campagne ont pu ressentir dans un premier temps un peu de déception – d’ailleurs
davantage provoquée par le choc du score du Front national. Mais ne perdons pas de vue l’essentiel. Un bras de fer a lieu, en ce moment, en France et en Europe, entre les forces du
capital et les forces sociales qui résistent à la généralisation des politiques d’austérité et au recul des droits sociaux. Dans ces conditions, nous parvenons à réunir quatre millions de
voix sur une alternative de haut niveau. Nous créons les conditions de la victoire contre Sarkozy – car la percée du Front de gauche est la contribution la plus
importante du premier tour au progrès de toute la gauche. Et nous maintenons ouvert, en cas de victoire de François Hollande, le débat sur le sens de l’alternative politique. Tout cela
représente des victoires politiques incontestables.
Le vote Front de gauche
est national et homogène, c’est une nouveauté de ce scrutin…
Pierre Laurent. Cette généralisation des résultats est le produit de la dynamique unitaire que nous avons créée avec le Front de gauche.
Nous avons remis en mouvement des forces populaires, larges, dans des zones de forte influence communiste aussi bien que des forces nouvelles partout ailleurs. Nos idées ont
atteint un nouveau seuil de crédibilité. Face à la gravité de la crise, la conscience que l’alternative doit se construire sur des politiques de rupture franche avec les logiques
libérales a gagné des électeurs de toutes les catégories socioprofessionnelles et de toutes les familles de la gauche. La cohérence des propositions du Front de gauche a constitué un
facteur d’unité et de rassemblement.
Étant donné que l’un de vos objectifs était de devancer le FN dans une stratégie d’affrontement direct avec lui, comment appréciez-vous son score,
inédit, de 18 % ?
Pierre Laurent. Nous avons engagé une bataille salutaire, essentielle, qui doit se poursuivre et s’amplifier. Nous avons d’ailleurs été bien
seuls à la mener alors que le résultat du premier tour montre que nos mises en garde étaient justifiées. Dans toute l’Europe, les politiques mises en œuvre par les gouvernements, sous la
conduite de Sarkozy et de Merkel, visent à détruire les garanties sociales et collectives, à attaquer le droit du travail, à mettre en cause les syndicats. Ces politiques de division
nourrissent des poussées d’extrême droite parce qu’elles favorisent le discours qui oppose les travailleurs les uns aux autres. Droite et FN cultivent le même terreau.
C’est pour cela que le FN récupère une partie importante des déçus du sarkozysme. Ce qui est inquiétant, c’est que le vote de protestation se mue de plus en plus en une adhésion aux
thèses qui articulent le rejet de l’immigration à la préférence nationale. La question posée par ce score est bien celle d’une reconquête politique et idéologique d’une partie des milieux
populaires autour des idées de progrès, de solidarité, de solutions collectives à la crise. Ce n’est donc pas en flattant peu ou prou les thèses du FN qu’il peut y avoir le moindre
espoir. L’erreur souvent faite par la gauche dans la dernière décennie a été de renoncer à promouvoir des solutions de sortie de crise assises sur la solidarité. Dans ces conditions, elle
se met inévitablement en situation de faiblesse. Son devoir est de prendre la tête d’un combat qui unisse le monde du travail pour reconquérir des droits sociaux contre le pouvoir de la
finance et des grands groupes capitalistes comme ceux du CAC 40. Le Front de gauche, en avançant des propositions fortes contre la crise, prend le seul chemin qui peut faire reculer
durablement les idées portées par le FN. Nous avons marqué des points dans cette campagne. Une partie importante du monde syndical est engagée à nos côtés dans cette bataille.
Un nouveau cap a été franchi par Nicolas Sarkozy déclarant, mardi, que Marine Le Pen « est compatible avec la République ». Est-ce le signe d’un
candidat en difficulté qui tente par tous les moyens de se faire réélire, ou s’agit-il, plus profondément, d’une conversion de la droite aux thèses du FN ?
Pierre Laurent. L’attitude de la droite relève à la fois d’une fuite en avant pour éviter le rejet grandissant d’une partie du peuple et
d’une dérive politique. Pour sauver son pouvoir, Nicolas Sarkozy cherche à puiser par tous les moyens dans le réservoir de voix du FN. Mais cette attitude accentue les convergences
idéologiques autour d’un bloc d’ultradroite qui fait sien un socle idéologique alliant l’enfoncement dans les politiques d’austérité, avec ses conséquences sociales désastreuses pour la
majorité des salariés, et la promotion d’idées de mise en concurrence des salariés entre eux, qui est en réalité le fonds de commerce du FN. La tentative, dans la foulée de Marine Le Pen,
de récupérer le 1er Mai sur le thème fallacieux du « vrai travail », en est un signe clair. Sa politique opposera sans cesse les travailleurs entre eux pour tirer vers le bas leurs droits
et leurs conditions de vie et de travail. C’est pourquoi nous avons besoin – c’est la première marche pour remporter une très grande victoire le 6 mai – d’une mobilisation
exceptionnelle le 1er mai, pour relever le défi de cette provocation.
La pérennisation des liens créés pendant la campagne avec les syndicalistes est-elle un enjeu pour l’avenir ?
Pierre Laurent. Le retour d’un débat politique de haut niveau sur les solutions aux grandes préoccupations sociales du monde du travail est
un des acquis essentiels de la campagne du Front de gauche. Nous avons retissé des liens avec des milliers de syndicalistes qui ont choisi de se mêler à nouveau du débat
politique. L’un des défis qui est devant nous est de poursuivre ce travail car demain, si nous changeons de majorité, la construction de rapports de forces sociaux, l’existence de
mobilisations sociales, la persistance de l’intervention populaire seront indispensables pour construire de nouvelles lois répondant à l’intérêt des travailleurs. Continuer ce dialogue
politique et bâtir ensemble les conditions de ces rapports de forces est aujourd’hui un objectif partagé par le Front de gauche et de très nombreux syndicalistes dans le pays.
Les résultats du premier tour vous placent cependant loin derrière François Hollande, qui réalise lui aussi un très bon score. Cela risque-t-il de
peser sur le résultat des législatives ?
Pierre Laurent. Au contraire, le score de dimanche dernier décuple nos ambitions. La situation pour aborder ces élections n’a jamais été
aussi positive et la dynamique de l’élection présidentielle peut être amplifiée. D’autant que l’enjeu, si nous battons Nicolas Sarkozy, sera de créer les conditions d’une majorité
parlementaire de gauche capable de mener à bien le changement qu’attendent les Français. La présence de nombreux députés du Front de gauche à l’Assemblée nationale avec les propositions
que nous avons avancées dans la campagne sera la meilleure des garanties pour que les lois nouvelles votées répondent concrètement aux attentes des travailleurs et de leurs familles.
Beaucoup d’électeurs de gauche, très au-delà de ceux qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon, peuvent entendre ce message. Dans de très nombreuses circonscriptions, les candidats du Front de
gauche peuvent être en tête au soir du premier tour de l’élection législative.
Si la gauche remporte les élections législatives de juin, vous devrez décider si vous participerez ou non au gouvernement. Quels seront les critères
pour trancher cette question, et comment comptez-vous procéder pour vous accorder avec les autres composantes du Front de gauche ?
Pierre Laurent. Tous nos efforts depuis le début de la construction du Front de gauche visent la mise en œuvre effective de solutions de
progrès à la crise. Notre combat ne cessera pas tant que nous n’aurons pas créé les conditions d’un soutien majoritaire à ces propositions. Au lendemain des législatives, nous évaluerons
la situation. Nous l’avons dit, nous n’irons pas au gouvernement pour appliquer une politique qui ne marquerait pas de rupture forte avec les logiques actuelles d’austérité et de reculs
sociaux. Aujourd’hui, les déclarations du Parti socialiste indiquant que le programme de François Hollande est à prendre ou à laisser empêchent d’envisager de gouverner en commun. Nous
mènerons la bataille des législatives comme celle de l’élection présidentielle, avec l’ambition de débloquer la situation. Y parviendrons-nous ? C’est ce que nous aurons à apprécier au
lendemain du scrutin. L’ensemble des communistes sera consulté sur cette question. Nous en discuterons avec nos partenaires du Front de gauche ainsi qu’avec les citoyens
qui s’y sont engagés ou ont voté pour lui. Et nous réunirons une conférence nationale extraordinaire du PCF dans la semaine suivant le second tour des législatives. Avec l’ensemble de ces
forces, nous aurons à prendre des décisions, non seulement sur la question du gouvernement, mais plus largement sur les objectifs qui seront les nôtres dans cette nouvelle
situation.
On parle
de 350 circonscriptions
où le FN pourrait se
maintenir au second tour en
provoquant des triangulaires.
Quelles dispositions
le Front
de gauche
se propose-t-il de prendre
si, dans certaines
d’entre elles, il y a danger d’une élimination de
la gauche dès le premier tour ?
Pierre Laurent. D’abord, nous pouvons modifier cette situation. Une mobilisation forte des électeurs de gauche aux législatives peut réduire
fortement le nombre de circonscriptions où le FN serait une menace. Tout doit être fait pour empêcher l’entrée de l’extrême droite à l’Assemblée nationale. Nous appelons
le reste de la gauche à travailler avec nous à cet objectif. Dans les circonscriptions où existerait un danger, nous sommes disponibles pour débattre avec les autres forces de gauche des
moyens de parer à cette éventualité.
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À lire notre dossier sur les élections présidentielles [1]
Entretien réalisé par
Julia Hamlaoui et
Sébastien Crépel
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