Les Trente Glorieuses ont constitué l’âge d’or du travail social avec notamment pour toile de fond la professionnalisation du secteur caritatif, les bénévoles devenant des professionnels. Ainsi, les assistants sociaux et les conseillers en économie sociale et familiale se sont vus renforcés par de nouvelles professions telles que les animateurs socioculturels, les éducateurs de jeunes enfants et les éducateurs spécialisés. Le travail social a alors pour vocation d’éradiquer la pauvreté, il incarne l’avant-garde éclairée du mouvement ouvrier. Il a, à cette époque, les moyens de ses ambitions : il s’agit de transformer le blouson noir en futur ouvrier. Le travail social s’adresse alors à une pauvreté marginale. Rappelons que le chômage durant les années 1960 est aux alentours de 1,5 %.
Avec le déclin de la société industrielle, nous entrons progressivement dans l’ère de la précarité, qui se caractérise par la massification du chômage. Dès le milieu des années 1970, le taux de chômage est aux alentours de 5 %. Aujourd’hui, il est « officiellement » aux alentours de 10 %. La mise en place du RMI, en 1988, rend compte de la massification du chômage. D’une part, des personnes sont susceptibles de ne jamais travailler ; d’autre part, des personnes qui ont travaillé ne travailleront plus.
Dès les années 1980, on assiste à un retour du bénévolat avec notamment l’instauration en 1985 des Restos du cœur. Confronté à une précarisation croissante de la société, le travail social va être secondé par de nouvelles professions telles que les médiateurs. Les publics, quant à eux, se démultiplient, ce sont les immigrés et leurs descendants, puis les SDF, puis les travailleurs pauvres et les travailleurs précaires. Dans un premier temps, le nombre des intervenants sociaux augmente au même rythme que l’augmentation des publics.
Pour autant, plus la société française se précarise, moins elle est en mesure de mettre en œuvre des politiques sociales efficaces. Les budgets qui leur sont alloués se maintiennent ou s’amoindrissent. Par conséquent, il est demandé aux structures de l’intervention sociale de faire plus à moyens constants ou, ce qui est encore plus paradoxal, avec moins de moyens, donc de rationaliser les dépenses. Les actions doivent être efficaces et les dispositifs optimisés. Dans cette logique, se mettent en place, à la fin des années 1990, des évaluations des politiques sociales. Ce qui induit rapidement une logique de mutualisation et, par conséquent, des suppressions de postes, mais également une mise en concurrence, d’une part, entre les structures, d’autre part, au sein de chacune des institutions.
C’est ici qu’intervient le « partenariat concurrentiel » comme nouvelle donne au sein de l’intervention sociale. Si les structures de l’intervention sociale demeurent des partenaires, elles sont simultanément mises en concurrence. Un clivage s’installe entre les structures du champ du travail social et celles du champ caritatif. D’autant que, pour les ordonnateurs des politiques sociales, le caritatif coûte moins cher que le travail social. Confronté à une logique de décimage, chacun perçoit l’autre comme un concurrent potentiel, ce qui induit une mise en compétition des structures d’un même champ (caritatif ou professionnel).
Le travail social a changé, il n’est plus un travail hors le monde sur la misère du monde. La précarité gagne, dans ce domaine, du terrain. Des lieux considérés comme essentiels, tels les accueils de jour, ferment leurs portes par décision préfectorale. De manière générale, les travailleurs sociaux ont le sentiment d’être précaires. Ce passage d’un statut assuré à un statut incertain n’est pas sans conséquences sur les pratiques. Dans ce contexte, la souffrance au travail, qui était auparavant une question marginale, devient aujourd’hui une question prépondérante.
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