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Humanité Dimanche


Il est le journaliste des tréfonds de la société allemande. Celui qui, il y a 25ans, en se glissant dans la peau d’un travailleur immigré et en relatant son expérience dans son livre «Tête de Turc», a montré à cette société combien elle alimente le rejet et le racisme.

Günter Wallraff a récemment réitéré son expérience en endossant le rôle de «ceux qui
font de toute évidence partie de la catégorie des perdants».
À l’issue de huit enquêtes, il raconte la misère au quotidien, la haine de l’autre, les ravages du chômage et de la précarité. Tour à tour SDF, employé dans un centre d’appels téléphonique, déguisé en noir, il explore fondamentalement les ressorts
de la société. Il livre, à l’«HD», son regard sur cette expérience,  sur les conséquences de la chute du mur de Berlin et sur le monde que nous impose le capitalisme. 

 

Dans votre dernier livre, vous vous transformez en huit personnages.
Comment les avez-vous choisis?

 
GÜNTER WALLRAFF. Quand je trouve une situation injuste, je passe outre ma
faiblesse avec violence et je veux mener à bien un combat. Tous ces personnages correspondent à des thèmes que je veux explorer. Certains, que j’ai choisis longtemps à l’avance, grandissent en moi. Comme ce rôle de «Noir». Je l’avais déjà préparé
lorsque Mandela était en prison. Je voulais vivre dans le ghetto des Noirs à Soweto en Afrique du Sud, puis dans le quartier blanc. Mandela a été libéré et la démocratie allait s’implanter. Le rôle était mort-né. J’ai ensuite voulu me mettre dans la peau d’un immigrant de boatpeople mais je n’ai trouvé aucun bateau pour m’embarquer. Le rôle est une chose, ce que l’on en retire une autre. Alors je me suis dit que, certes, je ne pouvais pas être cet immigré en fuite, mais je pouvais voir ce qu’était la vie au quotidien
d’un Noir en Allemagne.

Un rôle symbolique: le Noir est celui qui «ne fait pas partie » de chez nous. Je n’étais perçu, défini, qu’en fonction de ma couleur de peau, jamais par ma personnalité.
Le rôle de SDF est venu à moi. Quelqu’un qui a vécu 25 ans dans la rue m’a contacté et m’a raconté son sort. Je n’arrivai pas à tout croire. Alors, j’ai décidé de le vivre moimême.
Le rôle de l’employé d’un centre téléphonique vient d’une rencontre avec un auteur qui, suite à un divorce, s’était retrouvé dans une situation économique catastrophique. Il a atterri dans un centre téléphonique et a souffert de devoir vendre des produits dont la publicité était mensongère. Il avait peur de publier un récit et m’a mis sur cette voie.


HD. Les perdants de ce monde sont-ils des «marginaux» ou, au contraire, représentatifs de la société ?

 
G. W. Rien que dans ce centre d’appels téléphoniques travaillent des gens de toutes les catégories professionnelles: des jeunes chômeurs, des étudiants, souvent bons d’ailleurs, mais qui ne trouvent aucun emploi dans leur domaine.
Parmi les SDF, j’ai été très surpris: j’avais presque trop déchiré mes vêtements. Certains faisaient attention
à leurs affaires, avaient honte ; certains étaient des petits entrepreneurs qui avaient fait faillite; d’autres subissaient des situations familiales tragiques — ce que chacun peut subir — ou étaient des perdants de la crise actuelle. Ce n’est plus le prolétariat
classique. À Cologne, les titulaires du titre de docteur contraints à livrer des pizzas se retrouvent régulièrement: ils forment un prolétariat académique. Il faut donc complètement redéfinir ce concept. Ni les classes moyennes ni les classes supérieures
ne veulent s’avouer qu’elles aussi peuvent tomber dans la prolétarisation.
Ces perdants ne sont donc pas uniquement des marginalisés mais ils se rapprochent de plus en plus du milieu de la société. En Allemagne, par exemple, la moitié des nouveaux contrats de travail sont à durée déterminée et ne suffisent pas à vivre. 

 

HD. Autrement dit, nous sommes tous des « perdants » potentiels dans ce monde…


G. W. La misère augmente de façon effroyable, mais aussi cette condamnation fatidique : être né dans la misère et ne pas en sortir. Dans le même temps, la richesse
augmente, concentrée dans toujours moins de mains. En Allemagne, 10 % de la population détient 65 % du capital. Ces familles ont peu d’enfants, et l’impôt sur la
succession et sur les revenus pèse peu sur elles. Ainsi, la mixité sociale se produit de moins en moins.
Avant, on vivait encore dans les mêmes quartiers, on faisait éventuellement du sport ensemble. Aujourd’hui, ils se marient entre eux, vivent entre eux, ont leurs propres
clubs, leurs rituels. Et chez eux aussi, les mariages sont arrangés: on organise des bals entre nobles, les fameux «bals des débutantes». En Allemagne, des nobles se rencontrent par leur famille, dans leur club.

La société n’est plus simplement une société de classes mais elle est devenue une société de castes.Toujours plus, au sein des groupes, le besoin de rester entre soi grandit. La mixité est pourtant essentielle pour la démocratie, notamment pour les chances d’améliorer ses conditions sociales.


HD. Pensez-vous que la crainte de perdre son emploi soit l’un des plus grands problèmes de notre société ?

 
G. W. Actuellement, la peur de ne pas obtenir ou de perdre un emploi grandit au point que les gens acceptent tout et ne se révoltent plus — c’est un des problèmes majeurs.
Cela provoque une désolidarisation. Les travailleurs salariés et les intérimaires
sont mis en concurrence, et on en tire profit: celui qui a peur de perdre son emploi donne encore plus de sa personne. C’est ce qu’on appelle de nos jours la «compression du travail», terme qui semble neutre; dans les faits, un seul individu
est amené à faire le travail initialement prévu pour deux, et il doit de ce fait produire dans le même temps le double. De plus, un chef d’équipe et un système de vidéosurveillance chapeautent leur travail — et si l’un ne marche pas droit, on lui
adresse des avertissements, dans le but de s’en débarrasser. Il existe même des formations dans des hôtels de luxe, dispensées par des cabinets d’avocats qui se targuent de ne pas toujours suivre le droit à la lettre: ils expliquent les procédures à
suivre, prodiguent des conseils, pour licencier en contournant la loi.


HD. La chute du mur a-t-elle contribué à changer la situation en Allemagne?


G
. W. Dans un premier temps, la chute du mur était synonyme d’une promesse — rappelons-nous la fameuse déclaration de Helmut Kohl sur les «paysages fleurissants».
Oskar Lafontaine, auquel on a toujours reproché d’être populiste, a montré tout le contraire: il a toujours dit que les choses ne pouvaient pas évoluer si vite, que la transition devait se faire sur le long terme et de façon ordonnée. Mais les gens
croyaient qu’allait s’opérer un changement rapide vers une situation paradisiaque. Et entre-temps, l’Est est devenu le parent pauvre de l’Allemagne. Certes, aujourd’hui, les
retraités y touchent une retraite encore décente et subviennent aux besoins de leurs enfants et petitsenfants, mais lorsque cette génération disparaîtra, ce sera la catastrophe.
Les travailleurs précaires actuels aux revenus très faibles, de 400 euros, n’auront pas de retraite décente. En somme, la situation s’est aggravée depuis la disparition du
système socialiste. Depuis l’implosion de ces Républiques, l’Ouest ne prend plus en considération, à la table des négociations, le partenaire imaginaire que ces derniers représentaient - autrefois, l’Ouest devait encore tenir certains standards, mais
maintenant l’Est n’est plus là pour faire la balance. Depuis, on a l’impression
d’assister à la disparition encore plus galopante des droits obtenus par le mouvement ouvrier — ces droits pour lesquels des générations ont lutté sont actuellement tous
remis en question. Dans ce genre d’époque que nous vivons, où l’imprévisible est de mise, je pense qu’à plus ou moins court terme ce «turbo-capitalisme » poussé à son extrême ne sera plus viable sous cette forme. Et ce qui émergera par la suite ne sera
pas mieux dans un premier temps.


HD. Quel est le rôle du capitalisme dans l’évolution actuelle de la situation?

 
G. W. Dans son expression actuelle, c’est-à-dire sous sa forme débridée, il est destructeur et cruel envers toutes les personnes qu’il touche. Jusqu’à présent, nous ne disposons pas de modèle pour le remplacer. Nous avons l’utopie d’une forme sociale
ordonnée, d’une économie de marché à caractère social contrôlée en partie par l’État. Utopie qui ne pourrait se réaliser que si la société accordait une tout autre place à certains comités de contrôle, aux associations de consommateurs, et surtout si une
réelle démocratie par la base existait.
Nous devrons toujours tâcher de nous orienter vers de meilleures alternatives,
en procédant pas à pas, et nous devrions renouer avec cette voie «évolutionnaire» des débuts.
Or, le système social est actuellement en chute libre, remis en question.


HD. La crise a-t-elle encore dégradé la situation dans le monde du travail?

 
G
. W. Il y a des domaines où les syndicats n’ont presque plus d’influence, où les personnels ont tellement peur qu’ils n’osent même plus prendre en considération leurs droits fondamentaux et où même, ils n’osent plus adhérer à un syndicat. C’est un
véritable retour en arrière, particulièrement à l’Est où les syndicats sont quasiment proscrits. À l’Ouest aussi, dans les petites et moyennes entreprises. Il faut donc recommencer depuis le début. Les syndicats sont dos au mur. Ils doivent trouver
des nouveaux chemins, notamment pour les jeunes.


ENTRETIEN RÉALISÉ PAR FABIEN PERRIER

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Tag(s) : #Société
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