Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot « La honte va changer de camp »
Humanité Quotidien
20 Mars, 2012
Bastille, 18 Mars 2012
sociologues, directeurs de recherche au cnrs (1).
L ’oligarchie impose sa domination économique en légitimant ses intérêts et ses valeurs tout en stigmatisant celles des autres classes sociales. Sous
l’éteignoir de médias et d’une classe politique en grande partie aux ordres, cette domination symbolique aboutit à l’acceptation résignée des masses populaires et à la complicité des
autres catégories sociales. « Si je suis au chômage, c’est que je ne suis pas bon, que je ne sais pas me débrouiller. » « Si je gagne si peu, c’est sûrement que ce que je fais n’a pas
grande valeur. » « De toute façon il y aura toujours des gagnants et des perdants. » Cette stigmatisation des plus démunis, de ceux qui ne fréquentent que les « hard discounts », ou les
Restos du cœur, alors que le luxe s’étale sur les panneaux publicitaires, produit une honte sociale, un sentiment d’exclusion et de relégation, dont il n’est pas facile de s’émanciper
pour mettre en cause les véritables responsables.
Mais, en ce dimanche 18 mars 2012, jour anniversaire de la Commune de 1871, entre Nation et Bastille, une jeune femme portait une pancarte annonciatrice
d’autres temps : « La honte va changer de camp. » Elle n’était pas seule, loin s’en faut : sur la chaussée et les trottoirs, en un flot continu méritant l’expression convenue de marée
humaine, ils étaient des dizaines de milliers. Comme une écume rouge flottant au-dessus des têtes, drapeaux, banderoles et ballons faisaient renaître l’espoir sur le faubourg
Saint-Antoine. Symboliquement, le vent tournait. Les experts-comptables de la dette et les harpagons du coût du travail étaient au repos dominical. Place aux drapeaux rouges, « rouge du
sang de l’ouvrier » comme l’écrivait Paul Brousse dans une chanson, quelques années après l’écrasement de la Commune.
Ces « piétons de Paris » (L.-P. Fargue), en ce dimanche historique, en marchant vers la Bastille, où les noms des insurgés de 1830 et de 1848, tués sur les
barricades, sont gravés sur la colonne de Juillet, ont pour mot d’ordre l’insurrection et la refondation de la République, pervertie par l’argent. Nombreux sont les bonnets phrygiens,
écarlates que portèrent les sans-culottes de 1789. La VIe République est à l’ordre du jour. En 1981, c’est là que les Parisiens fêtèrent l’élection de François Mitterrand. En 2012, c’est
toute la France qui met en garde : « Nous ne nous laisserons pas trahir. » Comme en 1936, le mouvement populaire veillera à ce que les élus aillent dans le sens du progrès social, en
mettant un point final à la régression sarkozyenne.
Nicolas Sarkozy sera satisfait de constater qu’un nom de rue lui a déjà été consacré, en guise de lot de consolation prémonitoire. Le passage de la
Main-d’Or, au nom prédestiné, a été rebaptisé au passage du cortège insurrectionnel, en « Impasse Sarkozy, ancien président de la République, 2007-2012 ». L’humour et la dérision sont des
armes redoutables et permettent d’affaiblir l’adversaire à un moindre coût. Dans une Marseillaise mise à jour on entend : « Contre nous de l’oligarchie / L’étendard sanglant est
levé. »
Jean-Luc Mélenchon a formulé en poète la conclusion de son discours en souhaitant « que vienne le temps des cerises et des jours heureux ». Il donnait ainsi
de l’espérance à ce dimanche beaucoup plus ensoleillé qu’il n’en avait l’air. Symboliquement, il s’agissait de mettre à mal ce système qui organise la domination de l’argent sur la vie.
Un système dont les thuriféraires auront bientôt honte d’en avoir défendu la cupidité et l’injustice.
(1) Dernier ouvrage paru :
le Président des riches, Paris,
La Découverte/Poche, 2011.
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
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