Le débat sur l’avenir des retraites devrait être l’occasion d’une forte confrontation d’idées. Photo archives
Entretien. Bernard Friot décode le discours
dominant sur les retraites et livre une contre-analyse de la situation. avec « L’enjeu des retraites », il met endébat une alternative
progressiste.
Dans votre dernier ouvrage, vous contestez l’argumentaire des partisans de la réforme des retraites, pouvez vous expliquer en quoi sa
validité est en cause ?
Les arguments qui font appel au « choc démographique » et à l’augmentation du poids des pensions dans le PIB, ne tiennent pas. La richesse produite est en
constante augmentation, elle double tous les quarante ans. L’augmentation du poids des pensions dans le PIB n’est pas un problème si le PIB lui-même croît, car de ce
fait les richesses affectées aux salaires, à l’investissement et même au profits seront tout de même en augmentation. Cela pose en revanche la question de la composition
de la croissance.
En
récusant la dimension intergénérationnelle vous vous démarquez d’une partie des opposants à la réforme.
Oui, je crois qu’en se plaçant dans la thématique
solidarité intergénérationnelle contre l’équité entre générations promue par les libéraux, des opposants de la réforme se condamnent à la défaite. La retraite ne doit
pas être perçue comme une contrepartie des cotisations versées à ses aînés lorsque l’on est actif, mais comme la contrepartie de la richesse créée par les
pensionnés.
Vous
parlez en ce sens d’un salaire continué fondé sur la qualification personnelle, de quoi s’agit-il ?
Les retraites sont une réussite historique à contre-pied du capitalisme. Elles ont consisté depuis 60 ans à attribuer aux retraités un salaire à vie fondé sur leur
qualification personnelle. C’est-à-dire le grade pour les fonctionnaires, ou pour les salariés du privé la qualification qui leur est attribuée par rapport à leur ancien
poste. La retraite est donc un salaire continué qui permet de libérer la travail (les activités NDLR) des pensionnés des contraintes de l’emploi, du marché du travail.
Ce n’est pas une utopie, c’est la réalité que la réforme tente d’interrompre. Cette logique de déplacement des droits salariaux du poste de travail vers la personne
compte tenu de sa qualification s’oppose à l’existence du marché du travail.
Comment
dépasser concrètement le cadre du marché du travail ?
Les retraités montrent qu’on peut travailler, produire, faire « entreprise commune » sans employeur. C’est une anticipation réussie qui invite à réfléchir. En se fondant
sur le lien qualification personnelle - salaire, il est possible d’envisager un système où de 18 ans à la fin de la vie le salaire soit libéré du marché du travail. On
passerait de la figure de l’employé, titulaire d’un emploi, à celui de salarié au sens large - étudiant, actif, retraité - titulaire d’un salaire, fonction de sa
qualification, définie selon des modalités proches de la validation des acquis de l’expérience ; au lieu de dépendre de la décision d’un
employeur.
Comment
comprendre votre proposition de cotisation économique au salaire ?
La cotisation sociale a débarrassé notre quotidien
individuel des usuriers, la cotisation économique débarrassera notre quotidien collectif de la Bourse et des banquiers. Prélevée sur la valeur ajoutée cette cotisation
serait collectée par des caisses d’investissement qui financeraient l’économie sans taux d’intérêt puisqu’il n’y aurait pas accumulation privée du
capital.
N’y a-t-il
pas là un risque de délocalisation, de désindustrialisation accru ?
Les dernières décennies conduisent à faire le constat inverse. Depuis les années 1980 s’est opéré un véritable pillage des salariés : les forts gains de productivité
liés notamment à la Révolution informationnelle ne retournent pas aux travailleurs mais vont alimenter les profits. La répartition capital - travail s’est inversée. Les
cotisations patronales ont baissé et les profits ont gonflés. Ils n’ont pas été réinvestis. Les critères financiers l’ont emportés sur les critères économiques au
détriment de l’emploi. Raisonner en terme de sécurisation de l’emploi intériorise le fait que dans le capitalisme les travailleurs sont des mineurs sociaux qui peuvent
bénéficier de sécurité de l’emploi du revenu, mais pas prétendre à la direction de l’économie. Or, la crise fait la démonstration de l’incapacité des institutions du
capital.
La
retraite à 60 ans doit-elle demeurer la règle ?
60 ans c’est l’âge politique de départ à la retraite à instituer. C’est aujourd’hui un âge symbolique qui doit s’enrichir d’un contenu politique fort. Il est au cœur de
la bataille idéologique. Les droits liés à un âge politique de la retraite sont un élément décisif pour ouvrir la voie à seconde carrière.
C’est-à-dire ?
Avec cette deuxième carrière, on renonce aux responsabilités opérationnelles mais on est en situation d’explorer des formes nouvelles et innovantes pour le travail, la
transmission du savoir, génératrices de richesses non-marchandes pour la société toute entière.
propos recueillis par
LEO PURGUETTE
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