| 05.07.11 | 14h56
Deux micros à la main maintenus ensemble par un ruban adhésif et reliés à deux enceintes installées sur la plaza de Las Palomas, à Madrid, Ramon, éducateur spécialisé de 29 ans, boucle à l'oreille et cheveux courts, demande l'aide de volontaires. Trois personnes s'approchent. Il est 20 heures, ce 2 juillet, et comme tous les samedis l'assemblée générale du quartier de Tetuan va débuter. Quelque 200 "indignés" du voisinage ont répondu présent.
Le 13 juin, après avoir réussi à convoquer pendant un mois des milliers de personnes de tout âge et de toute condition à des assemblées populaires chargées de poser les bases d'une nouvelle société plus juste et moins corrompue, les centaines d'"indignés" espagnols qui avaient recréé une mini-ville autogérée à la Puerta del Sol, au centre de Madrid, décidaient de lever le camp. Sans pour autant abandonner leur rêve de "vraie démocratie" et leur combat "contre la dictature des marchés".
Avant de plier les tentes et de nettoyer les graffitis, les "indignés" s'étaient donné rendez-vous dans les assemblées de quartier. "Le mouvement ne s'éteint pas, il s'étend", prévenaient-ils. Le pari était risqué. Aujourd'hui, il semble gagné.
Dans la région de Madrid, plus de 110 quartiers de la capitale et des villes limitrophes organisent chaque week-end des assemblées générales auxquelles assistent entre 50 et 500 personnes, selon les lieux. C'est de là que proviennent à présent toutes les actions du mouvement.
C'est l'assemblée de Vallecas, quartier populaire de l'est de Madrid, qui a lancé l'idée d'une grande manifestation le 19 juin, contre le Pacte de stabilité européen. C'est celle d'Arganzuela qui a proposé d'organiser, en parallèle au "débat sur l'état de la nation" au Parlement espagnol, un "débat du peuple" à la Puerta del Sol, pour dénoncer "le fossé qui sépare de plus en plus les citoyens des hommes politiques" et proposer la suppression de la réforme des retraites (qui en repousse l'âge de départ de 65 ans à 67 ans), l'abolition des paradis fiscaux ou la mise en place d'un impôt sur les transactions financières. Plus locales, celle du quartier de Moratalaz a organisé une journée dédiée à la culture et celle de Malasana, un marché de troc.
L'assemblée de Tetuan, pour sa part, est la première à s'être mobilisée pour empêcher, le 15 juin, l'expulsion sur ordre de la banque d'une famille au chômage. Depuis, trois autres expulsions ont pu être évitées à Madrid grâce à la mobilisation des "indignés".
Sur la plaza de Las Palomas, où l'on n'est pas peu fier de cette action, les débats s'enchaînent. Des familles avec leurs enfants, des personnes âgées venues en groupe, des jeunes et des moins jeunes, professeurs, mécaniciens, employés, retraités ou chômeurs, assis sur le sol ou sur des bancs, approuvent les interventions des uns et des autres en faisant tourner leurs mains, rejettent les propositions qui leur déplaisent en croisant les poings et réclament un tour de parole pour pouvoir expliquer au micro leur opinion. Grâce à Ana, interprète de 28 ans, l'ensemble des interventions est traduit en langage des signes. Comme tout le monde ici, elle est là de manière "individuelle, volontaire et bénévole".
Au micro, un homme d'une soixantaine d'années explique comment procéder pour prendre la parole lors du "vrai" conseil municipal. Il propose de demander la simplification du processus qui impose de présenter, avec quinze jours d'avance, la requête et le détail de l'intervention. Les mains s'agitent. La proposition fait consensus. La commission chargée des questions politiques travaillera sur le sujet.
Une dizaine de commissions comme celle-ci élaborent chaque semaine en réunion des propositions présentées ensuite lors de l'assemblée générale hebdomadaire. Diego (tous refusent de donner leur nom de famille pour éviter une personnalisation du mouvement), de la commission politique, annonce la tenue prochaine d'une réunion sur "comment le Pacte de stabilité européen nous affecte" et une mobilisation "contre la privatisation du canal Isabel-II", qui approvisionne la ville en eau courante. Marisa, de la commission logement, propose une action devant une agence de la banque BBVA afin d'exiger l'abaissement du montant de l'hypothèque d'une famille menacée d'expulsion. Ricardo, de la commission "banque de temps", explique le but de cette initiative qui consiste à échanger des services en fonction des compétences et des disponibilités sans rétribution financière.
Accroupi au sol, un membre de la commission de communication annote sur un grand panneau les propositions qui font consensus. Le dos courbé, les lunettes de soleil posées sur le bout du nez, Marcela, 78 ans, les recopie sur un petit carnet. "Je suis éblouie par ces gens si honnêtes et bons. On disait que les jeunes se moquaient de tout, mais c'est faux", s'enthousiasme dans un français parfait cette ancienne avocate. Elle-même a déjà présenté plusieurs propositions lors des assemblées de la Puerta del Sol et celles de quartier de Tetuan, en faveur de la laïcité ou contre le gel des pensions de retraite.
Il est 22 h 15, comme convenu, l'assemblée touche à sa fin. C'est le moment des prises de parole spontanées des participants. Coups de gueule, remerciements et prochains rendez-vous. Les principes de démocratie directe dont se revendiquent les "indignés" semblent avoir bien pris. La question est de savoir si ces assemblées populaires survivront à l'été. Les "indignés" jurent que oui.
Sandrine Morel
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