Le travail dans tous ses états : faire grandir l'humanité du
travail
par Jean-Pierre Burdin militant pour la rencontre art-travail (*)
Le travail revient sur le devant de la scène médiatique de la pire façon qui soit. Celle d’une souffrance telle que pouvant conduire au suicide. Le danger dès lors est de n’entendre et comprendre le travail que dans le cri de la souffrance exacerbée. Et peut-être précisément en sommes-nous arrivés là. Plus d’autres manières de donner de la visibilité à son travail. Plus d’espoir d’une reconnaissance du travail, y compris à ses propres yeux.
Une fois de plus on se tourne alors vers la technique, et ici vers l’ingénierie de management. Pas qu’il n’y ait, de ce côté-là, rien à gratter. Conduire, stimuler les équipes à tous les niveaux de direction ne s’improvise pas. Mais chacun ressent qu’en rester là est demeurer à la superficie et à la périphérie des choses. Qui ne sent qu’il y a un malaise plus profond qui touche jusqu’au sens ? Pourquoi travaille-t-on ? Disons le tout net, la technique ne suffira pas à ce que le travail ne soit pas un enfer.
Le travail est hors champ des techniques de management quand elles le mettent seulement en rapport avec la seule visée productiviste du profit. Tout juste, et de manière minimaliste, consent-on alors à réparer les dégâts.
Parfois également, les salariés eux-mêmes et leurs collectifs (équipes de travail, syndicats, institutions représentatives…) peinent à penser le travail, emportés qu’ils sont à résister au démantèlement des protections dont ils ont su par leurs luttes l’entourer. Du côté de la recherche sociale, beaucoup de laboratoires ont fait avancer la réflexion, mais elle irrigue encore trop peu le syndicalisme. Á l’écran, dans la littérature, sur scène, si le travail émerge ce n’est pas toujours par la bonne porte, et encore le plus souvent par celle de la seule souffrance, mais bien trop rarement par l’énergie poétique qui mobilise.
Ainsi, ignoré, occulté, le travail est inconnu. Dans son concret toujours singulier il demeure une boîte noire. Trop souvent envisagé comme une sorte de généralité : une force productive, une ressource humaine. Au mieux à traiter, pas à maltraiter. On s’en contente, sauf que cela n’offre que peu de prises sur les dynamiques d’émancipation et de transformations sociales à l’œuvre, qui restent dès lors en sommeil. Soigner le travail, le réparer, est nécessaire. Mais la situation appelle bien plus et offre, dès lors qu’on parle DU travail et non SUR lui, des possibilités inédites. C’est radicalement d’ouvrir le travail à lui-même, de le restituer à celles et ceux qui l’exécutent, de le réconcilier avec la société tout entière, dont nous avons besoin.
Voilà sur quoi doit porter notre effort : faire advenir dans le travail la parole qui porte sa transformation et se mettre à son écoute pour rassembler sans unifier. Provoquer cette liberté pour faire grandir l’humanité du travail, bien plus que l’humaniser, le réparer, le rendre acceptable. Le travail doit rendre heureux celles et ceux qui l’exercent et aussi, par les richesses matérielles et spirituelles qu’il produit, met en circulation et en partage, l’ensemble de la société des hommes. Sortir le travail de l’exil dans lequel on le tient en ouvrant les entreprises aux forces vivifiantes de la recherche et de l’art pour que ceux qui y travaillent puissent y confronter leurs expertises, croiser leurs raisons sensibles, revendiquer leur appartenance à un monde commun et y faire connaître et entendre leurs raisons.
Non pas que cette rencontre d’autres sphères de l’activité humaine apporterait comme d’elle-même cette reconnaissance que nous cherchons, mais bien comme autre ressource pour un retour sur le travail, par le dehors, par un recul, pour qu’il soit restitué comme le bien commun de tous à ceux qui l’exerce et qui en sont dépossédés. Nicolas Frize a intitulé sa dernière création musicale Dehors/dedans, composée à partir de l’écoute et de l’observation de la parole et du travail de salariés d’entreprises de la région parisienne. Interprétant leur travail, ils sont comme entrés en composition. Aujourd’hui, un groupe de réflexion mêle chercheurs, salariés, et Nicolas Frize poursuit cette recherche de l’intelligence sensible du travail. Tout simplement faire respirer le travail. Dire cela pour indiquer par où il faut chercher pour sauver le travail.
(*) Ancien conseiller à la politique culturelle de la CGT.
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)