Article paru dans La Marseillaise du vendredi 26 août 2011
Photo MM
Culpabiliser la misère est une chose. L’assimiler à la fraude, aussi. Pourtant, les histoires qui conduisent au RSA sont bien loin des
clichés.
« Le RSA, je ne l’ai pas demandé, je n’en profite pas. Je l’ai juste accepté. Comme on accepte de se soigner quand on est malade. Longtemps, tout ce qui
était RMI me semblait un truc de looser, quelque chose qui ne me concernait pas. Mais là, il a bien fallu s’y résoudre. Reconnaître que j’étais comme malade de la société, malade de ma
vie. » Malika a 41 ans. Elle a lâché son appartement, est hébergée chez une amie où, seuls une plante et un canapé ont été ramenés de son ancienne vie. « En fait, je n’ai jamais pu
accéder à un poste que j’estimais être tranquille, jamais pu travailler non pour gagner beaucoup d’argent mais pour me faire plaisir. A partir du moment où j’ai voulu sortir des clous,
tout a basculé. »
« Je passais à côté de ma vie »
Ces « clous » sont ceux suivis pour entrer dans la norme. « Je suis arrivée en France à l’âge de 6 ans. Et l’intégration, c’était faire
comme tout le monde, voire mieux que tout le monde. » De fait, scolarité et premier boulot : tout se décline avec maestria. La jeune fille choisit les centres d’appel. A 25 ans, elle
dirige 200 personnes dans un service ; à 30, elle est directrice générale d’une société de 100 salariés. « Je gagnais très bien ma vie mais je travaillais de 10 à 14 heures par jour. J’ai
fini par comprendre que je passais à côté de ma vie, par penser que je pourrais diviser mon salaire par deux voire plus pour un vrai 35h dans une branche qui, en plus, m’épanouirait. Car,
au fond de moi, ce qui me plaisait, c’était le social, aider les gens, les enrichir, les pousser à faire mieux. » Forte d’un projet sur un centre de formation, d’une petite épargne et
d’un chômage qui s’élève à 2 400 euros par mois, Malika décide de se lancer. Le projet n’aboutit pas, la jeune femme fera partie des recalculées(1) de l’ANPE. Elle ne lâche pas le morceau
et postule pour des postes de formatrice. « Mais j’ai fini par comprendre qu’on n’arrivait pas à concevoir qu’une ancienne directrice générale veuille un statut inférieur. Ce n’est pas
quelque chose qui passe en France. Alors j’ai bien tenté de reformuler mes CV, de changer directrice en superviseur, en manager… Mais ca n’a pas marché non plus. » Qu’à cela ne tienne,
Malika travaillera pour son compte, monte sa boite de consulting en ressources humaines et se dégotte des clients. Dont l’un l’emmènera à l’île Maurice pour 4 000 euros par mois. Elle
revient « avec de l’argent mais sans contrat de travail ni garant et çà, ça empêche de trouver un logement ». Et de passer alors par une case « garage improvisé en appartement ». Elle
enchaîne les petits jobs, « toujours trouvé par connaissance » et termine gérante d’une entreprise de BTP, « au moment de la crise, entre 2007 et avril 2010 ». Prévoyante, toujours,
Malika anticipe l’absence de chômage pour les gérants, souscrit une assurance qui lui assure 1000 euros par mois pendant un an. « Depuis avril 2011, c’est fini. »
« Comme si cela faisait peur »
Désormais RSAste, elle entend tous les propos du gouvernement sur les fraudeurs. Elle peut les comprendre - « qu’on fasse des économies en
temps de crise me semble la base et je ne peux pas légitimer les fraudeurs » - elle s’interroge sur la pertinence des moyens, « ceux qui grugent les impôts, cachent leurs revenus en
Suisse sont plus importants. Mais là, ils n’arrivent pas à contrôler, malgré les annonces. Et cela semble plus facile de s’en prendre aux petits. » Et la volonté de « stigmatiser la
pauvreté », de rendre les personnes responsables de leur misère ? « Bien sûr qu’il y a de çà ! Et ça marche. » Et de parler de « la honte » et du mensonge qui en découle. « Ma famille ne
sait pas que je suis au RSA et que je n’ai plus d’appart. Elle ne comprend pas. Il n’y a pas eu de catastrophe, de maladie, de licenciement… Tout ce qui se passe est de ma faute, à cause
de mes mauvais choix, de ma prétention à vouloir quelque chose de mieux. » Mensonge à la famille mais aussi aux amis. « Les premiers mois de chômage, les gens vous comprennent. Puis ca
glisse. Comme si cela faisait peur. On dirait qu’une fille comme moi, avec des compétences, de l’expérience, soit au chômage les renvoie à quelque chose d’insupportable. Très vite, les
amis ne vous invitent plus. Il y a ceux qui craignent de devoir payer le restaurant à votre place, ceux qui ne vous invitent plus un ciné pour éviter une tentation qui ne soit plus dans
vos moyens. Mais le résultat est le même. On ne vous propose plus rien. » Et le mensonge encore aux inconnus. « Quand je rencontre quelqu’un, je dis que je fais du consulting à mon
compte. » Un mensonge qui va se nicher dans les moindres détails, « j’ai un paquet de clopes pour quand je sors et des roulées pour chez moi. Des roulées, ca fait pauvre. » Et d’assurer
sentir « le dédain des gens, leur jugement ».
La spirale n’est pas sans effet. Si Malika fait de son apparence extérieure une gageure - « je continue à être pimpante, soignée quand je
sors » - elle sait aussi devoir se méfier de l’intérieur, de la lente érosion de sa confiance en soi. « J’en suis arrivée à un stade où je conçois qu’à trop rester sans emploi on finisse
par ne plus pouvoir travailler. Déjà, un boulot de commercial, aujourd’hui, je n’en serai plus capable. » Restent les jobs alimentaires. « Je m’étais toujours dit qu’en cas de problème,
je pourrais retourner faire serveuse comme quand j’étais étudiante. Mais en fait, non. Ou plutôt oui, mais pas ici. Risquer de rencontrer un ancien collègue ou un ex-employé et de devoir
le servir… C’est impossible. C’est nul de donner autant d’importance au regard des autres, mais c’est impossible. »
1/ Evolution législative qui a changé les règles de l’indemnisation chômage.
Témoignage
Angélique Schaller
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