«Nous sommes la droite. La droite populaire, ancrée sur les valeurs traditionnelles qui à nos yeux ont fait les 2 000 ans de notre histoire. La droite sociale qui ne sépare pas l’amour de la patrie de l’amour de son peuple. La droite nationale pour qui le culte de la patrie est la forme de solidarité la plus élevée entre les hommes de notre peuple. » Jean-Marie Le Pen définissait ainsi en 1972 le Front national pour l’unité française, créé le 5 octobre. Le parti, rapidement raccourci en Front national, regroupe des mouvances d’extrême droite qui jusqu’ici travaillaient en parallèle.
Ordre nouveau (ON), fondé par François Duprat, rêvait de faire la synthèse, sur le modèle du Movimento sociale italiano (dont le FN a adapté le logo de la flamme tricolore), entre le courant nationaliste, « composé pour l’essentiel d’étudiants de culture maurrassienne », et « le courant poujadiste et de défense de l’Algérie française, plus populaire et provincial », écrit le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus (1). Depuis plus de vingt ans, Le Pen hantait les couloirs de la politique aux côtés des « parias », des « marchands de saucisson » de l’UDCA de Pierre Poujade, dont il a été député en 1951, de la droite nationaliste de Tixier-Vignancour, dont il a conduit la campagne présidentielle de 1965, en passant par les tenants de l’Algérie française. Il est la figure qu’attendait Ordre nouveau pour sortir l’extrême droite de son état groupusculaire. On le voyait en « faire-valoir électoral » sans pouvoir décisionnaire. Ils disparaîtront au profit de l’entreprise familiale que Le Pen dirigera quarante ans durant. Cette synthèse qu’ils appelaient de leurs vœux, s’est réalisée sous son contrôle, alliant « la tendance militante, anti-ploutocrate, haïssant l’establishment, (...) et la confortable droite de la droite, nationaliste à tous crins, catholique et notabilisante », écrivaient Edwy Plenel et Alain Rollat dans la République menacée, dix ans d’effet Le Pen, en 1992.
Dans les années 1970, le Front national survit difficilement : 2,3 % aux législatives de 1973, 0,74 % à la présidentielle de 1974 conduite par Le Pen lui-même, quelques conseillers municipaux sur des listes d’union RPR-UDF en 1977... En attendant, le parti se forge un corpus idéologique autour du triptyque immigration-chômage-insécurité. Un travail initié par François Duprat, qui, malgré sa mort dans un attentat en 1978, constituera l’ADN du Front national. Construit contre le communisme, le FN entend en effet « rejeter la lutte des classes » pour lui substituer la lutte des « races » : « la France et les Français d’abord » devient son slogan, et sa mesure phare, dès 1973, même si la « priorité nationale » ne sera théorisée que dans les années 1980 par un transfuge du Parti radical, Jean-Yves Le Gallou, animateur du Club de l’horloge.
Changement de ton dans les années 1980. Le Front national, pas encore marinisé, est déjà en partie dédiabolisé. Philippe Tesson, patron du Quotidien de Paris, expliquait en 1983 à propos de la victoire à l’élection municipale de Dreux (plusieurs FN élus grâce à une alliance avec le RPR) qu’il ne voyait « rien de choquant » dans cette alliance, « passée entre hommes de droite que seul leur degré de radicalisme ou de modération différencie ». Dans son livre les Affaires de M. Le Pen, paru en 1987, notre confrère de l’Humanité Jean Chatain écrivait : « Le Pen a atteint son but: la filiation avec la vieille extrême droite – des ligues fascistes d’avant-guerre à l’OAS, en passant par Vichy puis le poujadisme – passe au second plan. » Le Pen se retrouve « paré des attributs de la virginité politique et présenté comme le leader (...) en rupture avec les courants d’idées structurant l’opinion française ».
Le prénom change dans les années 2000, pas le processus. Marine Le Pen, dont l’ascension a réellement commencé le 21 avril 2002, au soir du triomphe de son père, au second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac, a pressenti la transformation nécessaire de son parti en instrument d’accession au pouvoir. Et même si elle s’était rangée, dans les années 1990, aux côtés de son père contre les mégrétistes, elle a saisi le potentiel de leur démarche (entrisme syndical et associatif, professionnalisation du militantisme, adaptation du discours social de la gauche...). Entourée d’ex-cadres félons passés par le sas de décontamination de Générations Le Pen, elle travaille à la « rénovation stratégique » du parti, note le chercheur Sylvain Crépon (2). Avec un score de 17,9 % et 6,5 millions de voix, le pari semble bien engagé. Et si le 21 avril 2002, qui aurait dû être le point d’arrivée inespéré de l’extrême droite officielle, était en fait le point de départ de son opération de conquête ?
(1) Le Front national, histoire et analyses, 1997, Éditions Olivier Laurens.
(2) Enquête au cœur du nouveau Front national, 2012, Nouveau Monde.
Le creuset des droites
Du Bloc national regroupant toutes les droites dans les années 1920 au « racisme anti-blanc » ressenti par Jean-François Copé, la droite d’inspiration maurrassienne et celle dite républicaine affichent un troublant cousinage, patent surtout en période électorale. Lors des municipales de 1984, Jean-Claude Gaudin laissait ouverte la possibilité pour « des gens du Front national (de figurer) sur la liste du PR ». Et recevait l’assentiment de Jean-Marie Le Pen, qui préférait « faire élire un RPR imbécile plutôt qu’un communiste intelligent ». Dans le Monde du 24 juillet 1995, Michel Murat, futur responsable du FNJ, préconisait quant à lui « d’utiliser des chevaux de Troie, des têtes de pont qui permettront de ne pas porter frontalement le discours politique ». Force est de constater la réussite de cette stratégie : l’hégémonie culturelle de l’extrême droite sur les droites est acquise. Dans la Droite brune, de Renaud Dély, l’ancien ministre Luc Ferry acquiesce : « Il n’y a plus de clivage entre eux sur les valeurs. »
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)