Le fast-food va-t-il dévorer nos vies ?
Humanité Quotidien
10 Avril, 2013
alimentation
Le chiffre d’affaires de la restauration rapide a dépassé, en 2012, celui de la restauration traditionnelle. Un révélateur des mutations de notre
société et du travail.
En 2012, pour la première fois, le chiffre d’affaires du fast-food dépassait celui de la restauration traditionnelle. Ce marché, en croissance continue
malgré la crise, a pesé 34 milliards d’euros l’année dernière. Fer de lance du secteur, McDonald’s compte 1 300 restaurants en France, presque deux fois plus qu’en 2 000, et devrait
continuer à en ouvrir une quarantaine chaque année. De plus en plus courantes au pays du « repas gastronomique », ces nouvelles habitudes alimentaires en disent long sur les mutations de
notre société et du monde du travail.
En ces temps de rigueur [1], l’aspect économique joue évidemment :
la facture dans un fast-food est en moyenne presque deux fois moins élevée que dans un restaurant traditionnel (7,50 euros, contre 13,50 euros). La baisse générale du niveau de vie
engendrée par le chômage [2]et la pression sur les salaires explique en partie le recours plus
systématique aux fast-foods lorsqu’on mange « à l’extérieur ». Mais cette dimension financière a davantage accéléré le phénomène qu’elle ne l’a créé. Depuis son apparition, à la fin des
années 1970, la restauration rapide n’a eu de cesse de conquérir des parts de marché et de séduire de plus grandes franges de la jeunesse.
« L’urgence a envahi nos vies »
Car le symbole de la malbouffe [3]est aussi celui de l’immédiateté. Les temps d’attente, comparés à ceux d’un restaurant
classique, sont considérablement réduits. Manger se fait plus rapidement : rares sont les clients qui restent plus d’une demi-heure sur place, et beaucoup d’entre eux emportent leur repas
pour le prendre au travail ou dans les transports.
Ces dernières années, les fast-foods sont sortis du carcan du hamburger par une large diversification (sushis, bars à salades, bagels…), pour attirer et
fidéliser une clientèle toujours plus grande. Face à un marché aussi dynamique, les industries agroalimentaires ont riposté avec les plats tout prêts. L’arrivée des barquettes
micro-ondables, il y a une quinzaine d’années, et celle, beaucoup plus récente, des Pasta Box, sont propres à une réduction du temps pris pour le repas et sa préparation.
Cette accélération du temps, révélée par notre alimentation, est très liée aux évolutions du travail. La productivité, quantité moyenne de richesse produite
par un travailleur, a triplé depuis 1960 et continue de grimper – elle était de 45,40 euros de l’heure en 2011, en France. Les employeurs, qui ont beaucoup plus profité de ces gains que
les salariés, exigent plus de travail en moins de temps. Même intensification dans les administrations publiques, où le nombre d’agents baisse pour une activité identique. Résultat : « Le
midi, de plus en plus de salariés mangent directement à leur poste », constate le
sociologue de l’alimentation Jean-Pierre Poulain [4].
Les progrès technologiques favorisent cette course sans fin. « Avec l’avènement de la communication instantanée et la dictature du temps réel, qui régit
l’économie, l’urgence a envahi nos vies, analyse Nicole Aubert, docteur en science des organisations. Il nous faut réagir dans l’instant, sans plus avoir le temps de différencier
l’essentiel de l’accessoire. » L’aspect utilitariste prend souvent le pas sur l’aspect social et humain. Dans nos pratiques alimentaires comme ailleurs.
Si le fast-food semble être rattrapé par la crise économique, en 2013, il reste ancré dans nos habitudes. Prendre le temps de manger devient un luxe que la
vie contemporaine admet de moins en moins.
Ma restauration rapide en pleine diversification. D’après une étude publiée fin février par Gira Conseil, cabinet spécialisé dans
l’alimentation, le marché du fast-food a pesé 54 % du total de la restauration commerciale en 2012, une première en France. Considérée au sens large, en incluant les sandwichs vendus en
boulangerie,
la restauration rapide a connu une croissance de 73,5 % depuis 2004 et a représenté 34 milliards d’euros l’an dernier – dont 4,35 milliards pour McDonald’s. Le fameux
jambon-beurre garde
la forme, en totalisant 62 % des 2,105 milliards de sandwichs vendus, pour un prix moyen
de 3,34 euros. Parmi les grandes tendances, l’étude note l’apparition des
camions ambulants et surtout de la livraison au bureau. Bernard Boutboul, directeur de Gira Conseil, relève aussi une forte diversification. « Durant vingt-cinq ans, il n’existait que
deux produits en fast-food :
le hamburger et le sandwich. Depuis 2001, nous sommes passés à 19. » Pour 1 portion de sushis,
il s’est consommé 8 kebabs, 23 hamburgers,
25 pizzas, 64
sandwichs et 198 plats de pâtes.
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Lire aussi :
Jean-Pierre Poulain, spécialiste
des pratiques alimentaires : « Simplification des repas, mais “à la française” » [4]
Il est urgent que nous nous réappropriions nos choix de vie [5]
Le PCF en rangs serrés contre la malbouffe [3]
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Benoît Delrue
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