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Article paru le 11 mai 2010 dans l'Humanité

 

Le cynisme de BP pour les pêcheurs de Louisiane

La compagnie pétrolière paye les travailleurs en chômage technique pour qu’ils nettoient l’océan. Mais leur sélection semble aléatoire.

Venice, Louisiane (États-Unis), envoyée spéciale.

Un pied sur son bateau, l’autre sur le ponton, « Peanut » Drury attend, téléphone à portée de main. Il le touche, le dégaine, vérifie son journal d’appels et le remet en place plusieurs fois dans le quart d’heure, tout en continuant d’expliquer : « J’espère sans arrêt que BP va appeler. » C’est arrivé à d’autres, donc pourquoi pas à lui ? Bloqué depuis plus d’une semaine dans un port de Venice, au sud de la Louisiane, il n’a, quoi qu’il en soit, pas grand-chose d’autre à faire que de tabler sur le coup de fil qui le sortira de sa torpeur.

Responsable de la marée noire qui souille les eaux du golfe du Mexique, la British Petroleum embauche, depuis le début de la catastrophe, les pêcheurs qu’elle a mis au chômage technique pour nettoyer la mer. Eux fournissent leur bateau, elle fournit le matériel – combinaisons de protection (quoique fort légères) et filets de dragage. Et surtout, elle les paie bien, très bien même, selon Peanut, quand la journée en mer est facturée 1 500 dollars. Mais il en va toujours de la même histoire : pour beaucoup d’appelés, rares sont les élus et certains attendent depuis des jours de compter parmi les nettoyeurs, prêts à n’importe quel job susceptible de payer les factures. « C’est complètement aléatoire », explique Peanut Drury, bombant son tee-shirt « Big Dog » sous son ventre arrondi.

« BP peut vous appeler un jour et pas le lendemain. » Ou jamais. Sur le ponton auquel est amarré son chalut, un seul capitaine a, jusqu’à présent, été sélectionné, et même plusieurs fois de suite. Les autres en sont quittes pour aider l’équipage à défaire le matériel à chacun de ses retours au port.

« Je ne sais pas combien j’ai perdu depuis que la nappe nous empêche de sortir, reprend Peanut Drury. Ce qui est sûr, c’est que j’aurais bien besoin de cet argent. » Il avait deux bateaux : l’ouragan Katrina les lui a volés, en 2005. Quatre ans à économiser – « pour ne rien devoir aux banques » – et il s’en est payé un nouveau l’an dernier.

. « Aujourd’hui, je suis à sec. Je ne sais pas comment je vais tenir. » Jeson Guidoy se pose la même question, avec plus de nervosité dans le regard. Pêcheur à Venice, il vit, avec sa femme et ses trois enfants dans le Mississippi, à près de 500 kilomètres de là. « Je suis allé me signaler au bureau de BP, on m’a dit que ce boulot était réservé aux locaux », raconte-t-il. L’humeur mauvaise, il garde néanmoins, lui aussi, son téléphone sur lui en permanence, au cas où. L’attente vire à l’obsession. « Je n’ose plus rentrer chez moi, j’ai peur de rater une opportunité. » Il passe de la colère à la revendication : « BP doit faire appel à nous. Nous connaissons ces eaux, cette mer c’est notre métier. Nous pouvons faire ce job. » Où s’entend, derrière ces derniers mots, la critique fréquemment adressée à la compagnie par les pêcheurs du coin. Au-delà de sa responsabilité dans l’explosion de la plate-forme Deepwater Horizon, à l’origine du sinistre, sa lenteur à mener les opérations de nettoyage est elle aussi mise en cause. « Nous sommes restés des jours sans avoir aucun matériel, ni sacs ni boudins pour stopper la marée », rappelle encore Jeson Guidoy. Qui, tout en discutant, jette un œil sur son mobile…

Marie-Noëlle Bertrand

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Tag(s) : #Economie
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