Beaucoup de rumeurs ont circulé sur les migrants arrivés à Lampedusa. Avez-vous réussi à en savoir plus sur eux ?

Claire Rodier. Ce sont tous des jeunes, la moyenne a entre 20 et 35 ans, essentiellement des hommes. Des rumeurs persistantes affirmaient qu’ils avaient été manipulés, «envoyés » par le clan Ben Ali ou la Libye pour déstabiliser le gouvernement transitoire tunisien. Aucun élément n’a confirmé cette thèse. Personne ne s’est dit contre-révolutionnaire. Beaucoup de ces jeunes venaient de la région de Zarzis, dans le sud tunisien, ils se connaissaient, habitaient les mêmes quartiers et étaient tous poussés par les mêmes motivations. Ce ne sont pas les plus miséreux qui partent. Beaucoup travaillaient, ou étaient saisonniers et se sont retrouvés au chômage faute de touristes. Ils voulaient aller voir ailleurs, pas forcément de manière définitive. La plupart souhaitaient partir depuis longtemps, mais ne pouvaient pas à cause des contrôles et, surtout, du prix des visas (12 000 dinars, 6000 euros à cause de la corruption). Le prix du passage était de 2000 dinars, donc ils ont profité de l’opportunité et d’un concours de circonstance avec la disparition de la police et des contrôles frontaliers. Il y a eu aussi quelques départs spontanés. On a retrouvé en Calabre des jeunes partis sur un coup de tête. Quatre d’entre eux ont demandé à rentrer en Tunisie.

Lors de la traversé, l’un des bateaux, le Liberté 302, a chaviré. Certains ont parlé d’une attaque volontaire des gardes-côtes tunisiens. Avez-vous pu enquêter sur ce naufrage ?

Claire Rodier. Nous avons recueilli beaucoup d’éléments, la thèse d’une attaque volontaire n’est pas vérifiée. Il s’agirait plutôt d’une manœuvre involontaire de la marine tunisienne. Elle a percuté ce bateau et il s’est cassé en deux. Il y avait 115 personnes à bord. On a retrouvé les corps de huit noyés et il reste environ 25 disparus. Ce qui est certain, en revanche, c’est que toute diligence n’a pas été mise pour sauver les gens. Les rescapés disent que les secours ont mis énormément de temps à arriver et que les gardes côtes tunisiens n’étaient pas du tout pressés de lancer les bouées et les gilets de sauvetage. Sur les quatre petits zodiacs à bord du bateau de la marine, un seul a été mis à flot. Une semaine après le drame, il n’y avait eu aucun contact des autorités avec les familles des victimes et les rescapés, personne d’interrogé, pas d’enquête déclenchée.

Avez-vous une idée de ce que sera la politique migratoire de la nouvelle Tunisie ?

Claire Rodier. Le représentant du ministère de l’Intérieur nous a laissé entendre qu’elle pourrait être dans la continuité. L’accord italo-tunisien sur les questions migratoires pourrait être renégocié, pas dans un sens plus favorable aux migrants mais avec plus d’exigences de la Tunisie pour les contreparties (aide au développement, visas, etc.).

Quel regard les Tunisiens arrivés en Italie portent-ils sur la façon dont ils ont été accueillis ?

Claire Rodier. Au début, ils ont été bien accueillis à Lampedusa, même si ça s’est gâté au bout d’un moment parce que les transferts n’allaient pas assez vite. Après, quand ils se sont retrouvés dans les centres du sud de l’Italie, ça a été la pagaille. Aucune logique, des disparités de traitement, aucune consigne générale, confusion entre les centres de rétention et d’accueil pour demandeurs d’asile qui sont souvent dans les mêmes enceintes, où on peut trouver entre 500 et 1000 personnes logés dans des containers rudimentaires, avec des barbelés autour. Aujourd’hui des révoltes éclatent dans plusieurs centres en Sicile.

L’hypothèse d’une arrivée massive de migrants en Europe vous parait-elle plausible ?

Claire Rodier. Je ne vois pas sur quelle base on peut prédire des arrivées massives. L’OIM (organisation internationale des migrations) a parlé de 1,5 million de migrants en Libye. Ça a été interprété comme si 1,5 million allaient venir en Europe, mais les étrangers de Libye n’ont pas comme premier souci de venir en Europe ! Qu’ils soient Egyptiens ou Tunisiens, la plupart aspirent à rentrer chez eux. Quant aux autres, ceux qui ont besoin de protection, je ne trouverais pas choquant que l’Europe les accueille, plutôt que de les redouter !


Entretien publié (en partie) dans l'Humanité du 14 mars 2011