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Idées - Tribune libre - Histoire - Article paru le 26 février 2010 dans l'Humanité


Tribunes & idées

La Révolution et l’idéal bourgeois de la famille

Jean Bart, historien du droit


Pour Anne Verjus, la construction sociale et juridique du couple légitime soumis à l’autorité maritale remonte aux années du mouvement révolutionnaire français.


Le bon mari. Une histoire politique des hommes et des femmes à l’époque révolutionnaire. d’Anne Verjus. Éditions Fayard, 2010, 392 pages, 25 euros.


Le titre de cet ouvrage est emprunté à un conte de Jean-François Marmontel, encyclopédiste voltairien, qui, en quelques pages écrites sous le règne de Louis XV, exalte les valeurs bourgeoises à l’occasion de l’union d’une jeune veuve, aristocrate ruinée et désinvolte, avec un magistrat, veuf lui aussi, mais plein de sagesse sinon d’austérité et qui va faire triompher la raison sur la légèreté. Au « bon mari », répond quelques décennies plus tard le « bon père de famille », cher aux rédacteurs du Code civil, en passant par le « bon citoyen » qui ne peut être que « bon fils, bon père, bon frère, bon ami, bon époux », selon la déclaration des devoirs qui suit celle des droits, en prologue de la Constitution de l’an III. L’originalité de la démarche d’Anne Verjus en rejetant la démarcation entre espace public et sphère privée, est de ne pas considérer la femme indépendamment de l’homme. Pour elle, le couple légitime constitue un tout. Ce qui l’amène à emprunter un concept apparu au XIXe siècle (avec un autre contenu), celui de « conjugalisme », en le définissant comme suit : « une manière d’organiser idéalement la relation conjugale, de penser le couple comme une unité indivisible, homogène d’intérêts économiques et d’opinions politiques ; une unité de vie tant matérielle qu’immatérielle » ; elle emploie aussi le terme de « familialisme », entendu comme « la volonté de constituer le citoyen en chef de famille et le chef de famille en citoyen », qui serait en conséquence un « égalitarisme » (les mots en “isme” sont abondants sans crainte du néologisme : le « patriarchalisme » s’oppose au paternalisme…). Ainsi, A.V. s’écarte résolument des « théoriciennes du féminisme », comme des « historiennes attentives à la question du genre » ; plutôt que d’“exclusion” des femmes de la vie ou de l’action politiques, elle préfère parler de “non-inclusion”, au même rang que les mineurs, les personnes sous puissance, les domestiques … qui, avec les époux constituent l’ensemble familial, dont tous les membres s’expriment politiquement par le truchement du vote du père/chef de famille. Telle est, en tout cas pour la femme, le « postulat » du conjugalisme : « celui d’un acquiescement des époux aux mêmes objectifs du fait de leur appartenance à l’unité conjugale indivisible, non individualisée, où les conflits sont supposés solubles grâce à l’autorité de l’un et à la soumission volontaire de l’autre ».

La démonstration est articulée en quatre parties : la première est fondée sur des documents législatifs ou réglementaires relatifs aux élections des premières années de la Révolution. Elle se termine par « la victoire du fils de famille » en août 1792. La deuxième, très courte, est consacrée au « gouvernement des femmes », c’est-à-dire avant tout à l’influence exercée par elles sur les hommes. Y sont beaucoup sollicités des textes de Rœderer, personnage, on le sait, peu favorable à l’égalité. Vient ensuite une étude sur « l’autorité du père de famille en République » ; cette troisième partie est essentiellement nourrie de l’analyse des réponses à la question : Quelles doivent être, dans une République bien constituée, l’étendue et les limites du pouvoir du père de famille ? posée par l’Institut en 1798. Enfin, l’ouvrage se clôt par « la société parentélaire » ; sous ce titre de la quatrième partie reprenant l’expression du même Rœderer qui, déjà en 1793, avait défini ainsi les rapports entre le père et la mère, sont analysés la Fête des Époux imposée par une loi de l’an VI (fin 1797) et le fiasco de cette initiative, d’une part, et de l’autre, « la conjugalité des lois civiles et électorales » alors que s’accomplit la rédaction du Code civil et que l’on s’achemine vers l’Empire.

Tout cela permet de bien comprendre la construction d’un modèle – celui de la famille bourgeoise – qui, pendant plus d’un siècle et demi va devenir dominant et cherchera à s’imposer à la société tout entière. À cet égard, les conclusions d’A.V. sont incontestables. Peut-on dire pour autant, comme l’indique le sous-titre du livre, que celui-ci constitue Une histoire politique des hommes et des femmes à l’époque révolutionnaire ? Sur beaucoup de points, on passe allégrement de la fin de la Législative à la réaction thermidorienne ou au Directoire. Est-ce, comme cela est suggéré, parce que l’œuvre de la Convention montagnarde est bien connue ? Celle-ci nous semble en tout cas fondamentale, ne serait-ce qu’en raison de son caractère novateur et des anticipations de la législation de 93 et de l’an II, qui seront certes vite abandonnées après la chute de Robespierre et qui attendront près de deux siècles pour resurgir (divorce facilité, égalité successorale, limitation drastique de la liberté testamentaire, assimilation – ou presque – des enfants naturels et des enfants légitimes …). Même si le principe de l’administration commune des biens du ménage, donc de l’égalité des époux à cet égard, prévue par de deuxième projet de Code civil, en l’an II, a été finalement repoussé, ne méritait-il pas davantage qu’une brève note en bas de page ? D’autant que, dans la pratique du moment, ce principe a pu être adopté par contrat de mariage. Comment, au surplus, laisser dans l’ombre, la place et le rôle des femmes, en tant qu’individus, dans le mouvement révolutionnaire ?

Les travaux publiés lors des deux bicentenaires (de la Révolution et du Code civil) auraient pu être mieux sollicités. Cela aurait permis d’éviter quelques imprécisions ou des rapprochements abusifs, par exemple, pour le calcul du cens électoral, entre les hésitations de la Constituante lorsqu’il s’est agi d’opérer la distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs et la loi de la Restauration qui a réduit de manière drastique le corps électoral en organisant un système ultra-censitaire. L’opposition des contextes politiques et idéologiques n’interdit-elle pas la comparaison ? Demeure grand cependant l’intérêt de la lecture du Bon mari, livre qui stimule le débat.

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Tag(s) : #Histoire
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