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La "fatigue nerveuse et physique" des employés de La Poste

LEMONDE.FR | 09.06.10 | 08h19  •  Mis à jour le 09.06.10 | 14h29


uand j'ai entendu parler des déboires des employés de France Télécom, j'ai immédiatement pensé à ce que j'avais vécu à la fin de ma carrière à La Poste", raconte Jean-Marie, un ancien cadre de La Poste, qui a souhaité garder l'anonymat, à la retraite depuis deux ans. Chez France Télécom, une "vague de suicides" et un mal-être quasi général des employés ont contraint cette année la direction à revoir son organisation, la mobilité à outrance et un management agressif.

La Poste, France Télécom : le parallèle est saisissant. La semaine dernière, des médecins du travail de l'entreprise postale ont mis en garde leur direction et les ministres concernés contre "une dégradation des conditions de travail" qui "crée des 'inaptes' physiques et psychologiques". "Des suicides ou des tentatives de suicide, dont on peut penser qu'ils sont exclusivement liés à des situations de vie professionnelle, surviennent dans toutes les régions, dans tous les métiers et aux différents niveaux de l'entreprise", déplore le docteur Kaufmant, signataire de la lettre rendue publique par le quotidien Le Télégramme, jeudi 3 juin.

A la fin des années 1990, le monde des télécommunications était encore simple. Avec les PTT, l'Etat détenait le monopole des postes et des télécommunications. A l'instar du téléphone, qui a échu à France Télécom, les services postaux sont progressivement sortis du giron de l'Etat sous une nouvelle entité : La Poste. Celle-ci a pris la forme dans un premier temps d'une entreprise publique à caractère industriel et commercial (EPIC), puis plus récemment, d'une société anonyme.


 COHABITATION DES STATUTS


Et comme à France Télécom, les nouveaux employés de l'entreprise ont été embauchés comme contractuels et non plus comme fonctionnaires. Aujourd'hui, les deux statuts cohabitent. Mais mieux payés et moins dociles, les fonctionnaires sont poussés vers la sortie . "On nous incite à trouver une place dans une autre administration", explique Enzo, agent trieur, qui fait partie des derniers fonctionnaires embauchés. A l'instar de toutes les personnes citées ici, il n'a pas souhaité divulguer son nom car "tous ceux qui osent émettre une critique sont placardisés".

"On nous fait comprendre à longueur de journée que serait mieux si l'on partait", confirme Eric, qui se souvient de "La Poste à la grand-père", celle de l'époque où il a rejoint la maison, il y a trente ans. Cette pression, Jean-Marie l'a vécue aussi quand il est revenu à son poste après avoir échoué à un concours de l'administration. "Pendant sept ans, j'ai dirigé un établissement de distribution. J'ai respecté les objectifs qui m'étaient imposés, mais j'ai été placardisé. Puis même mon placard a été menacé, alors je suis parti à la retraite à 53 ans et demi. Ils cherchent à démolir les personnes pour les faire partir", raconte-t-il, amer.


PRÉPARER L'OUVERTURE À LA CONCURRENCE


 

Christine, elle, était contractuelle. D'abord employée en CDD, son poste a rapidement évolué vers un CDI. C'était en 2003. Après avoir été chargée de plusieurs fonctions, La Poste lui a confié sa propre tournée en 2005. "Je trouvais cela génial, j'adorais être en contact avec les usagers", se souvient-elle. Pourtant, les rythmes imposés pour distribuer le courrier étaient durs. "Je commençais à 6 heures du matin toute la semaine, plus un samedi sur deux, puis tous les samedis." La tournée est calculée pour être finie à 13 heures, mais elle se termine souvent bien plus tard, sans que ces heures supplémentaires soient rémunérées. "On a réussi une seule fois à se faire payer nos heures supplémentaires", regrette-t-elle. Elle a fini par partir, incapable de supporter les conditions de travail.

En 2007, le travail des quelque cent mille facteurs a été progressivement réorganisé avec le projet "Facteurs d'avenir" qui visait à les préparer à l'ouverture à la concurrence. Il prévoyait notamment que les facteurs assument, en plus de leur tournée, une partie de celle des collègues absents ou malades. "Le projet 'Facteurs d'avenir' est une aberration absolue, s'emporte Jean-Marie. Les facteurs doivent quasiment emporter une tournée et demie ; ils n'en peuvent plus."


"PERSONNE NE PEUT TENIR TRÈS LONGTEMPS"


Les guichets n'ont pas échappé à la pression. "Il y a un fort malaise de haut en bas de la hiérarchie", explique une ancienne directrice d'établissement, visiblement marquée par "l'ambiance déplorable"."Nous sommes en réorganisation perpétuelle pour améliorer la satisfaction du client, mais ça se traduit toujours par une réduction des effectifs", déplore-t-elle. Elle a essayé de "faire tampon" pour ne pas faire rejaillir la pression qu'elle subissait sur ses subordonnés, mais ne pense pas avoir réussi. "On est tous le bourreau de quelqu'un d'autre", explique-t-elle.  

Eric, en arrêt de travail pour dépression, se sent sous le joug "d'un flicage permanent" : "briefing" sur les objectifs de vente puis "débriefing", entretiens de performance, observations, séances de recadrage, etc. Toute cette pression induit "un turn-over extrême", selon Enzo, qui précise que "sur les deux cents personnes qui travaillent dans son centre, 80 % ont moins de deux ans d'ancienneté". "La pression est si forte que plus personne ne peut tenir très longtemps", renchérit Jean-Marie.

Toutes les personnes interrogées valident la description de La Poste faite par le docteur Kaufmant. Et si les tentatives de suicide sont rares, la détresse psychologique est visible. "On est fatigués nerveusement et physiquement, il n'y a aucune reconnaissance de nos efforts", note Eric. Pour la directrice d'un établissement, la situation est telle que, non seulement les employés partent souvent en congé maladie, mais en plus "ils partent sur de longues périodes". Et malheur à celui qui se plaint. "Si vous faites appel à l'assistante sociale, c'est terminé, vous serez mis de côté, quelle que soit votre valeur", raconte cette même directrice.

Tous notent enfin le peu de moyens dont disposent les médecins du travail. "Je n'ai jamais vu le médecin du travail", remarque une employée, tandis qu'une autre déplore que ces médecins ne soient "pas formés à détecter la détresse psychologique". Dans le secteur où travaillait Jean-Marie, "même le médecin du travail a démissionné, il ne ne pouvait plus travailler dans ces conditions".


Jonathan Parienté
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Tag(s) : #Santé
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