Article paru le 22 mai 2010 dans L’Humanité des débats
L’Afrique, nouvel eldorado des narcotrafiquants latino-américains
Pourquoi les réseaux de trafiquants de cocaïne ont-ils pris pied, au tournant des années 2000, en Afrique de l’Ouest, puis, par contagion, sur tout le continent, devenu zone de transit, de reconditionnement et de stockage ? L’enquête de Christophe Champin, journaliste à RFI, longtemps correspondant dans plusieurs pays africains, reconstitue ces nouvelles filières de la poudre blanche colombienne à destination de l’Europe. L’investigation commence, sans surprise, en Guinée-Bissau, petit pays de la côte atlantique gangrené jusqu’au plus haut sommet de l’armée et d’un État quasi-inexistant par le trafic de stupéfiants. À la faveur de l’instabilité chronique qui règne dans cette ancienne colonie portugaise, les narcotrafiquants ont littéralement pris le contrôle du pays où l’archipel des Bijagos, une zone vierge de tout contrôle, leur offre une base logistique idéale. Mais le cas de la Guinée-Bissau, où la collusion entre les cartels et les autorités est devenue un cliché, n’est pas isolé. La Guinée-Conakry, le Liberia, la Sierra Leone, la Gambie, et maintenant le Togo ou le Sénégal sont désormais des portes d’entrée des stupéfiants, qui sont ensuite acheminés vers l’Afrique du Sud ou vers l’Europe, par bateau, avion ou par les vieilles routes du haschich, via la Mauritanie, le Burkina Faso, le Mali et le Maroc. Une bande sahélo-saharienne où les réseaux d’al-Qaida au Maghreb islamique percevraient sur la drogue des droits de passage, comme ils le font sur d’autres trafics. Disséminés par le plan Colombie et les multiples plans antidrogues déployés par les États-Unis sous l’ère Bush, les cartels, nous explique l’auteur, se sont adaptés à la nouvelle donne, défrichant de nouvelles routes et reconstituant des filières. Ils se sont appuyé sur le continent noir, sur les réseaux criminels constitués de longue date, souvent nigérians. La corruption endémique, la fragilité d’États laminés par des conflits ou des guerres civiles, épuisés par les plans d’ajustement structurel du FMI, la ruine des systèmes policiers et judiciaires, le recrutement facile d’intermédiaires et de « mules », la multiplicité des zones grises ont offert un terrain fertile à ce commerce d’autant plus lucratif que la demande européenne a explosé ces dernières années. L’auteur relate de nombreuses affaires, parfois ahurissantes, souvent rocambolesques, de saisies manquées, de trafiquants relâchés, d’officiels impliqués. Exemples et témoignages à l’appui, il procède à une radiographie de ces cartels, de leurs pratiques, de leur géographie en expansion. Surtout, il relie l’arrivée massive et fulgurante de la cocaïne aux problématiques politiques, économiques et sociales du continent le plus pauvre du monde. Le combat contre ce trafic qui décuple la violence, nous dit-il, est un combat à armes inégales. L’Afrique, conclut Christophe Champin, ne pourra, seule, faire face à cette menace, quand la puissance économique et logistique des cartels dépasse, de loin, celle d’États pauvres et délabrés.
Rosa Moussaoui
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