L’historiographie connaît depuis 1990 un élargissement planétaire de ses perspectives. Dans l’entre-deux-guerres, l’histoire universelle, par exemple dans la collection «Peuples et Civilisations», était surtout une juxtaposition d’histoires nationales centrée sur l’Europe et son expansion transocéanique. Par crainte du schématisme philosophique aussi, on répugnait à la comparaison des institutions et des organisations sociales entre régions et États. Aujourd’hui, avec la mondialisation, l’histoire universelle intègre réellement les peuples traités marginalement autrefois et pratique la comparaison à grande échelle. Se situant dans l’orientation marquée par Maurice Crouzet et Fernand Braudel, Jean-Michel Sallmann retrace à grands traits précis et documentés le «désenclavement» du globe opéré en cinq siècles. Vers 1200 s’affirment quatre grandes civilisations techniquement évoluées, solidement organisées, animées d’une réflexion intellectuelle très élaborée déjà et entretenant entre elles des relations réduites, marchandes, discursives et parfois guerrières. Il s’agit de la Chine, brillante et avec un État puissant, de l’Inde bouddhiste, également très peuplée, du monde musulman, longtemps dynamique et expansionniste, et de l’Europe chrétienne, enrichie par les défrichements des siècles précédents. L’Amérique et la majeure partie de l’Afrique sont ignorées des autres et n’ont pas de contacts extérieurs. Vers 1600, menées par les Européens de l’Ouest malgré leurs divisions religieuses et les Russes, les relations marchandes lointaines se sont intensifiées et touchent presque toute la planète. L’Afrique est abordée par les trafiquants musulmans et chrétiens, l’Amérique est en train d’être colonisée, tandis que l’Inde est en bonne partie conquise par les Mongols islamisés, que la Chine se replie, sûre de sa supériorité inaltérable en laissant ouverts quelques ports, et que l’islam a cessé de progresser, affaibli, entre autres, par la guerre entre les Ottomans sunnites et les Perses chiites. Le changement s’est opéré sous la poussée de phénomènes d’ampleur transcontinentale tels que les invasions mongoles, la peste noire venue d’Asie centrale ou l’amélioration de la construction navale.
Le concept pilote de l’ouvrage, la civilisation, pourrait inquiéter comme étant une reviviscence habillée de neuf de la vieille psychologie des peuples. Il n’en est rien : s’il fait une large place à la religion et à la culture, l’auteur discute avec force les thèses anciennes psychologisantes et donne un rôle essentiel au facteur géographique, à l’économie et à la démographie. Il serait un peu dérisoire d’ergoter sur certains oublis ou sous-estimations, le rôle de l’élevage en Europe ou l’ouverture de l’Empire ottoman au XVIe siècle qui sont minimisés. En fait, c’est le but du livre, les tournants pris pendant la période et les enchaînements explicatifs sont saisis avec maîtrise. Toutefois les dernières pages, lourdement chargées d’un idéalisme exclusif en rupture avec le reste de l’ouvrage, paraissent moins convaincantes.
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