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Idées - Tribune libre - Histoire - Article paru le 6 janvier 2010 dans l'Humanité


Histoire esclavage

La mémoire des traites négrières

En novembre 2009, un colloque autour du livre les Traites négrières coloniales, histoire d’un crime, organisé par le conseil général du Val-de-Marne et l’Aden (Association des descendants d’esclaves noirs et leurs amis), s’est tenu à Fort-de-France, en Martinique. Reflet d’un jour où les questions ont montré l’intérêt des Martiniquais pour leur histoire.


Fort-de-France (Martinique), envoyé spécial.


Chaleur et soleil. Un beau jour pour une belle journée de colloque. Le cadre est riche en couleurs et en tons. Une typicité qui rappelle sans cesse aux passants l’esprit des lieux. La marque d’Aimé Césaire. Tôt le matin, les protagonistes d’un événement se sont installés. Prêts à débattre d’une idée qui, de jour en jour, réclame encore plus de réponses. Ce 13 novembre, s’est tenu en Martinique, à l’Atrium de Fort-de-France, un colloque autour du livre les Traites négrières coloniales, histoire d’un crime. Un ouvrage qui est la capitalisation faisant suite à la rencontre organisée au Sénégal, en 2007, sous le parrainage d’Aimé Césaire.

Coordinateur du colloque de Fort-de-France, André Constant considère que « c’est la suite logique et symbolique de celui qui s’est tenu à Dakar ». Et à cette occasion, il avait tenu à présenter ses amis de l’Aden (Association des descendants d’esclaves noirs et leurs amis) « à son regretté professeur Aimé Césaire ». Pour lui expliquer ce qu’était ce colloque. Celui-ci « fut très intéressé, au point d’adresser aux participants un amical salut et (de souhaiter) le succès pour cette entreprise où il assuma la présidence d’honneur ».

Il n’y a pas eu une foule dans la salle. Mais ceux et celles qui y étaient faisaient montre d’un intérêt évident. Vice-présidente du conseil général du Val-de-Marne, chargée du travail de mémoire, Danièle Maréchal dresse l’image du département qu’elle représente. Elle explique sa démarche. La raison qui pousse le Val-de-Marne à venir parler d’esclavage et de traite négrière en Martinique. Pour elle, c’est nécessaire. « Depuis que je suis arrivée en Martinique, j’ai été plusieurs fois interpellée par des gens qui me posent cette question. » Alors elle explique sa démarche aux Martiniquais qui l’écoutent. Elle décrit le Val-de-Marne, avec sa population venue de tous les coins du monde. « Une forte population antillaise y habite suite aux déplacements opérés par le Bumidon (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer) », qui fournira pendant vingt ans les hôpitaux, les tris postaux, la douane, la RATP… Dans ce département « à la couleur politique spécifique », fait savoir Danièle Maréchal, « les valeurs résident dans les choix pris envers le service public départemental. La solidarité, la justice sociale, le respect de l’autre, la paix et aussi la démocratie y sont plébiscités », explique-t-elle. Aujourd’hui, « nous sommes fiers de pouvoir porter la parole de notre conseil général jusqu’ici. Et porter la parole équivaut à porter cette lutte que nous voulons mener avec vous, sur ces problèmes que nous venons d’évoquer et qui me semblent extrêmement importants ». Travailler avec la population, avec les associations intéressées aux mêmes problématiques, anime le Val-de-Marne. Pourquoi pas alors un intérêt particulier pour la traite négrière  ?

En l’absence du président du conseil général de la Martinique, son représentant dit la fierté des Martiniquais que ce débat autour du livre ait lieu dans le pays d’Aimé Césaire. Le travail collectif porté par l’Aden et le conseil général du Val-de-Marne, et réalisé par une formidable équipe, pluridisciplinaire, transculturelle et transnationale, dont certains des membres étaient présents, vient enrichir la connaissance partagée d’un pan parmi les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Cette période sur trois siècles, où des millions d’Africains, hommes, femmes et enfants, ont été déportés et vendus comme une vulgaire marchandise. Un drame historique, qui est un des éléments fondateurs de l’histoire de la Martinique. La mémoire du peuple. C’est, a-t-il dit, « avec intérêt que nous avons suivi la démarche entamée par l’Aden et le conseil général du Val-de-Marne. Notamment avec le colloque organisé à Gorée et Dakar en 2007. Lieu ô combien symbolique de cette traite négrière transatlantique ». Pour le représentant du conseil général, « cette démarche ne s’achève pas, mais se poursuit à travers la publication du livre et sa présentation, ici, aujourd’hui ».

L’ouvrage les Traites négrières coloniales, histoire d’un crime « est remarquable par sa richesse documentaire et par la pertinence de ses analyses. Remarquable aussi par son caractère d’actualité avec le débat qui se lève en métropole autour de la notion d’identité portée très souvent par des esprits pas toujours dénués d’arrière-pensées politiciennes et d’ambiguïtés. Actualité aussi si l’on se réfère à la brûlante question des réparations. Un débat que nous ne pouvons pas éluder », estime le Martiniquais. Un peu plus tard, après avoir opéré un retour dans le temps, ce natif de la commune du Prêcheur se positionne à l’aube de la libération des esclaves, en Martinique, et se met à parler de Romain, l’esclave au tambour à la base de l’insurrection ayant mené à la date significative du 22 mai.

Vice-présidente et porte-parole de l’Aden, c’est avec beaucoup d’émotion que Marie-France Estégiani-Merrain s’est adressée à ses compatriotes martiniquais. Elle a rappelé l’histoire de l’esclavage. Cette plaie qui a marqué l’île au fer rouge. « Au point que, cent soixante ans après l’abolition, les descendants de colons blancs conservent une mainmise totale sur l’économie de la Martinique et de la Guadeloupe, perpétrant des rapports de domination et d’exploitation. » Son émotion la pousse à pointer le béké, « emmuré dans un monde à part, au sommet d’une hiérarchie sociale maintenant les Noirs au bas de l’échelle. Lui, il détient toujours le monopole du commerce ». Selon la vice-présidente, l’esclavage, décrété crime contre l’humanité grâce à la loi déposée par Christiane Taubira en 2001, n’a, semble-t-il, rien changé. Mais aujourd’hui « tout cela doit changer ». C’est ça le sens de son combat. Et le livre, selon elle, participe au travail de mémoire et contribue à éclaircir l’histoire, en mettant en lumière le vécu des traites négrières coloniales et en consignant des faits encore non révélés. « Pour les métis de métropole comme moi, ce fut très lourd d’avoir pris conscience, tardivement, que nous étions des descendants d’esclaves. Il a fallu l’aide de nombreuses associations, l’Aden en particulier, pour faire connaître cette page de l’histoire. »

Chercheur au CNRS et professeur à l’université Paris-I, Max-Jean Zins a dirigé avec Marcel Dorigny l’équipe de chercheurs historiens qui ont travaillé à l’élaboration du livre. Pour lui, le premier point positif de ce colloque a été, comme au Sénégal, la découverte de la Martinique. Depuis le colloque international de Dakar, il sait l’ampleur du problème qui touche les populations de la Martinique, de la Guadeloupe, mais aussi de la Réunion et d’ailleurs. Alors il mouille sa chemise en apportant sa pièce à l’édifice. Ni le caractère inhumain, ni l’indicible de la tragédie vécue par les Africains durant les traites négrières coloniales n’échappent aux participants du colloque de l’Atrium de Fort-de-France. Et chacun s’insurge que depuis trop longtemps la traite négrière est ignorée et occultée des manuels d’histoire. De l’historiographie officielle. Et pour tous il convient de lui rendre la place et l’importance qu’elle mérite. Aude Désiré, professeur documentaliste, responsable de la médiathèque du centre départemental de documentation pédagogique du Val-de-Marne, est coauteure du livre les Traites négrières coloniales, histoire d’un crime. Ce qui la place en bonne posture pour défendre cet ouvrage qui ouvre une avancée dans des champs de recherche désespérément en friche. Malgré la présence signalée, dès le XVe siècle, d’esclaves noirs sur le sol portugais, des luttes d’esclaves et d’Amérindiens dans les mines de Cuba, alors colonie espagnole, de la révolution qui prit corps à Saint-Domingue et des usages politiques des célébrations de l’abolition anglaise, le colloque de Dakar et Gorée a mis en exergue un panorama assez large des connaissances dans le domaine de la traite négrière transatlantique et dans l’océan Indien. On comprend alors les mots de l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch, lorsqu’elle parle d’un « tabou relatif » sur ce problème. Le Val-de-Marne, qui avec l’Aden est à la base de ce travail, s’est beaucoup investi pour garder vivante la mémoire de l’esclavage qui est toujours « étouffée et manipulée », reconnaît Danièle Maréchal. « Nous voulons avoir une mémoire partagée. Travailler sur la mémoire de cette traite négrière. Il faut que nous regardions ensemble, Européens, Africains, Caribéens… » Ce que pointe du doigt le représentant du conseil général de la Martinique en estimant « qu’on aurait pu légitimement s’attendre à ce que d’autres grandes villes, ou départements, ou régions, qui ont largement bâti leurs richesses et leur développement économique dans le cadre de l’économie coloniale esclavagiste, soient à l’origine d’une telle démarche. Espérons qu’ils prennent, eux aussi, ce chemin ». Force est donc de reconnaître que l’implication, dans ce domaine, de la collectivité du Val-de-Marne mérite d’être soulignée.

Et puisse, estime André Constant, « que ce colloque de l’Aden participe à cette action idéologique et psychologique contre l’aliénation et pour la récupération de cette conscience martiniquaise. Car l’heure n’est pas aux tergiversations ni aux pleutres. Mettons nos pendules à l’heure, serrons nous les hanches et les mains. Toute contribution à ce colloque est utile et souhaitable pour avancer ». Cette rencontre à l’Atrium, entre chercheurs martiniquais et les participants du colloque de Dakar, sous le haut patronage du conseil général de la Martinique, tout comme la publication du livre qui en est sorti, marque une étape importante dans la réévaluation d’une pierre charnière de l’histoire de la Martinique, de la Caraïbe, de l’Afrique, de la France, de l’Europe.

Fernand Nouvet

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Tag(s) : #Histoire
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