Jean-Luc Mélenchon: «Nous vivons la fin de l’ancien régime libéral»
Humanité Quotidien
27 Septembre, 2012
Traité européen
Manifestation pour un référendum sur le traité européen, J-3. Confiant dans la réussite de la manifestation
de dimanche contre
le traité européen, le représentant du Front de gauche estime que les dirigeants actuels «sont incapables de penser un autre futur».
Le processus vers
la ratification du traité budgétaire européen
est déjà bien entamé. La manifestation de dimanche n’est-elle pas un baroud
d’honneur ?
Jean-Luc Mélenchon. La question se pose pour les personnes qui ne croient pas à la démocratie et pensent que nous avons élu un monarque qui
a reçu carte blanche pour cinq ans. Il y a quinze jours, qui aurait dit que le conseil fédéral d’Europe Écologie-les Verts allait voter non au traité européen à une aussi large majorité ?
Personne ne peut nier que ce vote a été facilité par l’ampleur de la préparation de la manifestation. On nous disait qu’aucun socialiste ne sortirait du rang, or plus de vingt d’entre eux
devraient voter contre le traité. On ne doit jamais renoncer à l’espérance démocratique.
En quoi la réussite de la manifestation est-elle «un signal politique d’importance majeur», comme vous l’avez affirmé
à la Fête de
l’Humanité ?
Jean-Luc Mélenchon. Sa réussite montrera aux décideurs en Europe que la France n’est pas soumise, que les logiques libérales rencontrent
dans notre pays une résistance à la fois sociale et politique de façon permanente. Ce message concerne aussi bien le nouveau gouvernement que la droite et le Medef. Par ailleurs, le débat
européen dessine une alternative de gauche face à la politique que met en place le gouvernement aujourd’hui. Et c’est la raison pour laquelle je ne veux pas que nous
soyons classés dans l’opposition mais, au contraire, dans les ayants droit. On voit s’ébaucher un bloc entre le Front de gauche, EELV et une partie des socialistes. Ce bloc pourrait
constituer le cœur d’une majorité de gauche alternative en France.
Est-ce à dire que la manifestation, pour vous, est une confrontation avec le président de la République ?
Jean-Luc Mélenchon. Non, dans la mesure où son poste n’est pas en jeu, ni celui du premier ministre, à cette étape. Le cœur de la
manifestation est un bras de fer avec ceux qui sont les tenants et les bénéficiaires du pacte budgétaire, à savoir le Medef et la droite. Il ne faut jamais perdre de vue
que ce sont eux qui ont écrit ce traité et c’est un homme de droite qui l’a signé. Le reproche que je fais au président de la République et au chef du gouvernement est de se comporter
comme les exécuteurs testamentaires de Nicolas Sarkozy.
Les lois votées ne passent pas dans l’opinion publique, comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Jean-Luc Mélenchon. Les sociaux-libéraux sont en panne d’imagination politique, incapables d’imaginer une autre règle du jeu que celle qui a
cours. Cette politique échoue depuis vingt ans, mais cela rend la droite et les sociaux-libéraux dogmatiques. C’est pourquoi j’ai parlé de politique austéritaire. Ceux qui l’appliquent
estiment qu’ils font le bien des gens malgré eux et leur imposent de force cette politique. Les possédants ont organisé un système qui repose sur la stabilité de la monnaie et le
paiement de la rente. Tout est sacrifié à cet impératif. Le paradoxe est celui de toute fin d’ancien régime. Nous sommes en train de vivre la fin de l’ancien régime néolibéral.
Les dirigeants sont aveuglés, incapables de penser un autre futur. Le pire de la crise, ce ne sont pas les malheurs qu’elle va répandre, ce serait de ne pas être capables d’inventer un
autre monde pour sortir de cette crise. Or, j’estime que le Front de gauche est porteur d’un projet alternatif global, et c’est la chance de la France ! Nous ne sommes
pas là pour mettre des rustines sur des pneus crevés.
Que répondez-vous au gouvernement qui affirme qu’il n’y a pas lieu d’organiser un référendum puisque,
à ses yeux, il n’y a pas d’atteinte
aux
conditions essentielles d’exercice de la souveraineté ?
Jean-Luc Mélenchon. Je le renvoie au discours que Jean-Marc Ayrault avait prononcé à l’Assemblée nationale en faveur d’un référendum sur le
traité de Lisbonne au moment même où le Congrès de Versailles votait les modifications constitutionnelles rendant ce traité conforme à la Constitution française. Ce n’est donc pas
l’anticonstitutionnalité qui justifiait le référendum. Je n’ai qu’à lui dire : « Va, Jean-Marc, lire ton propre discours pour comprendre pourquoi il faut une consultation du peuple. » On
demande aux Français de s’engager à revenir à l’équilibre pour réaliser cette année au minimum 30 milliards d’euros de retrait d’argent public
de l’économie. La société entière va en
subir les conséquences. Ne faut-il pas que le peuple dise s’il consent ou pas à de tels sacrifices ? L’idée européenne est en train de mourir sous les coups de force
successifs
que les pouvoirs nationaux lui infligent. L’Europe mérite que l’on donne son avis sur sa construction.
Marine Le Pen appelle, elle aussi,
au référendum. Ne craignez-vous pas l’amalgame ?
Jean-Luc Mélenchon. Ceux qui font l’amalgame ne sont pas de bonne foi ! N’importe qui est capable de se rendre compte de la différence entre
le non nationaliste et xénophobe de Mme Le Pen et le non internationaliste et de l’Europe sociale que défend le Front de gauche. Mais quelle est la différence entre le
oui des sociaux-libéraux et celui de l’UMP ? Il n’y en a pas : ils votent le même texte !
En quoi la manifestation de dimanche participe-t-elle, comme vous le dites, de la «vocation
du Front de gauche de faire naître
un front du
peuple» ?
Jean-Luc Mélenchon. Nous ne nous contentons pas de faire de la politique en commentant les événements. Au contraire, nous appelons à une
intervention populaire de masse, car nous préparons les conditions de notre propre exercice du pouvoir. Nous nous imaginons que si nous devions gouverner la France, demain, ce serait avec
l’implication populaire. Ainsi, à toutes les étapes des grands moments politiques du pays, nous appelons le peuple à se mêler de ses propres affaires. Le Front de gauche est un
déclencheur, il n’est pas un parti guide. Nous sommes un mouvement qui a pour vocation de s’effacer derrière l’action populaire. Nous éclairons le chemin, nous ne le monopolisons
pas. L’ébullition populaire que nous constatons en faveur de la manifestation participe de ce que j’appelle la « marche vers la révolution citoyenne ». Ce processus est commencé
depuis 2005, avec la première insurrection civique. Si le président de la République et le premier ministre n’assouplissent pas leur dispositif, s’ils pensent pouvoir contenir de force la
respiration populaire, leur système devenu trop rigide aura des craquements qu’ils ne soupçonnent pas.
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Tous nos articles consacrés au Traité budgétaire européen
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Entretien réalisé par Mina Kaci
URL source: http://www.humanite.fr/societe/504845
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