Marmots et déjà mal-logés
Sur le pied de guerre. Cette année, la Fondation Abbé-Pierre (FAP) use du langage euphémique de l’armée américaine à dessein. Ainsi a-t-elle décidé de mettre en lumière le sort fait aux enfants
qui subissent le mal-logement, les présentant comme autant de « victimes collatérales ». Frappés accidentellement, les mineurs ressentiront pourtant les dommages durablement dans leur
parcours scolaire puis socioprofessionnel, leur santé physique et mentale et leur développement. C’est le cas de Keisha qui, à l’âge de trois ans, a dû suivre un traitement psychomoteur. Exposé
aux poussières de plomb, dans un appartement plus qu’insalubre de Pantin (Seine-Saint-Denis), dont les murs suintent d’humidité en plein hiver, il aurait pu voir sa croissance freinée et son
développement cérébral compromis. Avec 200 mg de plomb par litre de sang, au lieu d’une moyenne de 100 mg, Keisha accusait également de sérieux retards de langage. « Il pouvait à peu près
fréquenter 20 % de la surface de l’appartement et je ne voulais pas continuer à l’affaiblir, raconte M. Nkanga, son père. Il ne pouvait jouer nulle part, toucher à rien. Parfois,
j’arrêtais de travailler pour qu’il puisse sortir. » Pour la Fondation Abbé-Pierre, ces espaces de vie sont effectivement « inadaptés à l’éveil et à l’apprentissage de la
marche ». Outre les retards psychomoteurs, les enfants peuvent faire preuve d’hyperactivité, d’inattention, de vomissements ou de pertes d’équilibre du fait des peintures
toxiques.
« L’État reste silencieux »
Soutenu par l’association des familles victimes du saturnisme, M. Nkanga a eu le courage d’entamer une procédure pénale contre le marchand de sommeil qui a porté atteinte à la santé de son
enfant. « J’ai la rage pour tout ce qu’il lui a fait subir. Les enfants s’enfoncent dans le malheur à cause des marchands de sommeil. L’État reste silencieux alors qu’il pourrait prendre
la décision de rénover ou de détruire. » Après avoir payé des sommes folles, vécu sans eau pendant huit mois et parfois sans courant, la famille a subi une expulsion à la suite des
procédures qu’elle entamait pour faire expertiser le logement et entamer des travaux. « Nous avons vécu un calvaire innommable, une semaine et demie dans un parc avec les enfants !
Ma femme a trouvé des petites chambres d’hôtel de 11 m² à 750 euros par mois. Je passais toute la journée avec ma valise et mon gamin, heureusement qu’il y avait le centre de loisirs… »
Une situation susceptible de créer une perte de repères spatio-temporels pour les plus jeunes. L’hébergement en hôtel a d’autres répercussions. Sans cuisine, « les enfants mangent froid ou
des McDo ». Autant dire que les habitudes alimentaires deviennent de plus en plus douteuses et que, dès lors, le repas n’est plus un « moment positif de
partage ».
Aujourd’hui, hébergés par de la famille dans un appartement de 31 m², les Nkanga vivent avec un autre couple et leurs deux enfants. Vu l’exiguïté des lieux, les enfants jouent dans la cour de l’immeuble. Outre les difficultés que peuvent poser la suroccupation, le bruit et la fatigue dans le travail scolaire, la FAP évoque la stigmatisation dont ces enfants peuvent être l’objet. « Ce sont des gosses qui auront le double de travail pour y arriver. Et les faibles décrocheront. À cause des problèmes de logement, on crée des gamins en échec. Enfin, ceux qui ne reçoivent pas leurs copains finiront par ne plus êtres invités s’il n’y a pas de réciprocité », relève Patrick Doutreligne, délégué général de l’association. Par ailleurs, « si les toilettes sont dans le couloir et que l’enfant a peur de se lever la nuit, cela peut par exemple poser des problèmes de blocage des intestins ».
En Seine-Saint-Denis, certaines communes abritent 200 à 400 élèves hébergés chez des tiers. Soit « l’équivalent de une à deux écoles élémentaires ». Dès lors, l’équilibre familial peut s’en trouver bouleversé avec « la présence de tierces personnes, qui, étant chez elles, sont souvent placées en position d’exercer l’autorité au détriment des parents. » Chantal Zaouche-Gaudron, professeure de psychologie, explique que ces conditions de vie « peuvent entraîner des relations d’attachement moins sécurisées, (…) des conduites sociales perturbées, un isolement et des difficultés à répondre à l’autorité adulte ». Enfin, la Fondation Abbé-Pierre rapporte que « de nombreuses personnes sans domicile ont en effet vécu des situations résidentielles instables au cours de leur enfance ou de leur jeunesse ».
Lina Sankari
Les chiffres chocs du rapport
Près de 600000 enfants subissent actuellement des situations de « non-logement » ou de « mal-logement »
255336 enfants vivraient dans des logements en
surpeuplement
18 600 enfants seraient sans domicile fixe
22 200 vivraient en camping ou en mobile home
33 300 seraient hébergés chez des tiers
16 000 ont été placé en centres d’hébergement
50 000 vivent dans des logements inconfortables ou
de mauvaise qualité (source Fondation Abbé-Pierre)
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