Education : "Ces élèves qu’on sacrifie"
En ce moment, du côté des profs, un panneau d’avertissement est particulièrement à la mode : « Attention, chute de réformes ! » Et ils étaient nombreux à l’arborer, hier, lors de la manifestation parisienne qui a rassemblé un millier de lycéens et d’enseignants de l’académie de Créteil entre la place de l’Odéon et le ministère de l’Éducation nationale (*). À la pointe de la mobilisation depuis un mois et demi, les établissements de l’Est parisien ont une nouvelle fois battu le pavé pour dénoncer les suppressions de postes (16 000 en 2010, 45 000 depuis 2007) et les réformes Chatel du lycée ou encore de la formation des maîtres. Dans le cortège flottent les banderoles d’établissements venus de Saint-Denis, Villepinte, La Courneuve, Aubervilliers, Drancy ou encore Vitry-sur-Seine. Et dans les paroles, aucune lassitude. « Tant que le ministre s’obstine, il n’y a aucune raison pour que l’on baisse la garde ! » lance Sandra, une prof d’histoire-géo.
Heures supplémentaires et classes surchargées
En tête, on retrouve Audrey, prof de français au collège Gabriel-Péri d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Dans cet établissement classé en zone d’éducation prioritaire, cinq postes seront supprimés à la rentrée prochaine. « Les élèves ne pourront plus travailler en petits groupes, déplore la jeune femme. Et pour nous, ce sera encore des heures supplémentaires, des classes surchargées, des matières que l’on ne parviendra plus à enseigner faute de profs… Rendez-vous compte : notre chef d’établissement a même été jusqu’à proposer cette année un poste de prof d’allemand à une de mes collègues qui enseigne le français ! »
Selon le rectorat de Créteil, 65 postes du second degré, dont 40 d’enseignants, seraient supprimés dans l’académie. Un chiffre que conteste la CGT Educ’action qui en dénombre 133. Une querelle qui importe peu pour Anne. « La seule chose que je retiens, c’est que les moyens diminuent alors que les besoins, eux, sont toujours là. » Cette professeur de lettres au collège Pierre-de-Geyter de Saint-Denis est particulièrement inquiète de la réforme de la formation des maîtres qui prévoit, dès la rentrée prochaine, de mettre les jeunes lauréats du concours pour la première fois à plein temps devant leurs élèves dès la rentrée. « Le pire, c’est que la majorité de ces débutants vont être envoyés dans les établissements difficiles de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, là où l’expérience des profs est primordiale pour tenir les élèves… Ils vont devoir affronter des classes difficiles et une charge de travail inhumaine avec 18 heures de cours à préparer chaque semaine. C’est irresponsable. »
À quelques pas, un formateur de l’IUFM de Livry-Gargan enfonce le clou : « Les nouveaux professeurs devront se débrouiller dans les classes avec un tuteur qui donnera des conseils sur un coin de table, pour sauver les meubles. Les élèves seront sacrifiés. » Partout, chez les manifestants, le même sentiment d’assister au sabordage de leur métier. Emmanuelle est prof de sciences économiques et sociales (SES) au lycée Voltaire, à Paris. Elle est venue pour dénoncer la réforme du lycée, notamment celle de la classe de seconde. « Ma discipline perd 50 % de ses horaires en passant de trois heures à une heure et demie. Toute la dimension sociologique a été expurgée des programmes au profit d’une vision technique de l’économie. » La jeune femme parle aussi d’un manque de reconnaissance de son métier. À ses côtés, Anne acquiesce. En six ans d’enseignement, dont quatre comme vacataire, notre prof à Pierre-de-Geyter a connu douze établissements différents. Emmanuelle, pourtant agrégée de lettres, en a fait quinze en quinze ans ! « Notre métier n’a rien d’évident, reprend Anne. On parle des 35 heures, mais il faut savoir qu’un prof de français, entre les préparations de cours, la présence en classe, les rendez-vous avec les parents, effectue entre 42 et 47 heures de travail par semaine. »
Laurent Mouloud
(*) À l’appel de la CGT Éduc’action, CNT éducation, SNALC-CSEN, SN-FO-LC, Snes-FSU, SUD éducation et SNCL.
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