Depuis 1951, la Libye suscite un intérêt néocolonialiste
Humanité Quotidien
28 Octobre, 2011
La situation en Libye ne risque-t-elle pas d’engendrer un nouvel Irak ?
Par jean-françois galletout, président de l’association orient méditerranée inter-perspectives.
La barbarie de la fin de Kadhafi mis à mort et exhibé dans une chambre froide par des fous furieux, avec l’appui aérien d’un Occident qui se dit porteur de
valeurs humanistes, ne peut se comparer qu’avec ce qu’on lui reprochait. En arabe, « Aïb aléna », honte sur nous ! Que contrôle ce CNT, que l’on soutient faute de mieux, à part une
poignée de transfuges de l’ancien régime et quelques chefs de guerre fanatiques ? L’Otan a bombardé la Libye, y compris certaines zones urbaines à Sirte, Bani Walid ou dans le Sud. Cette
action de guerre était soi-disant légitimée par la résolution 1973 censée protéger les populations civiles. En réalité cette couverture par l’ONU d’une agression militaire d’un pays
souverain a permis d’atteindre le but recherché : chasser le dirigeant libyen sans se soucier du régime politique qui lui succéderait. L’Otan, véritable supplétif de la rébellion, s’est
associée de facto à la poursuite insensée des combats acharnés qui se déroulent aujourd’hui encore sur le sol libyen. Les pillages de biens publics et privés se multiplient, la chasse aux
sorcières a commencé juste après l’ostracisme à l’égard des Libyens de peau noire – qui représentent un tiers de la population du pays – et les rapaces n’ont pas eu la décence
d’atteindre la fin des hostilités pour se précipiter sur ce juteux marché.
Les Libyens, joints au téléphone ces derniers jours, s’inquiètent de leur avenir et du manque de visibilité des nouvelles autorités elles-mêmes désunies. La
situation peut devenir critique. N’avons-nous pas profité de l’insurrection d’une partie de la population de l’Est libyen pour exercer une vendetta qui n’est pas sans calcul mercantile et
pourrait engendrer un nouvel Irak ? Notre méconnaissance des caractéristiques politiques et culturelles du pays n’aura eu d’égal que notre incompréhension du système libyen, mélange de
socialisme arabisé et d’alliances tribales. La problématique libyenne de ce début d’année 2011 ne pouvait pas se résumer à la seule personne de Kadhafi, mais devait tenir compte des
spécificités du pays. Ces erreurs et cette précipitation coûtent fort cher au peuple libyen que l’on voulait soi-disant accompagner sur la voie d’un changement.
Comme en Irak en 2003, l’engagement militaire s’est fait sur la base d’éléments non vérifiés, comme le rappelait le 6 octobre dernier dans ces colonnes Rony
Brauman, et de la désinformation des opinions publiques, appuyée par les incantations des experts autoproclamés. La politique calamiteuse de George W. Bush en Irak aurait-elle fait des
émules ? Véritable pompe à fric que les pays industrialisés utilisent au maximum, réservoir d’hydrocarbures siphonné à tout-va pour alimenter principalement l’Europe, la Libye suscite
depuis son indépendance, en 1951, un intérêt néocolonialiste. Beaucoup de dirigeants européens prenaient régulièrement le chemin de Tripoli ces dernières années, quelques mois encore
avant le début des événements à Benghazi, pour y quémander leur part du gâteau du renouveau libyen. Sans grands succès pour les Américains, les Anglais ou les Français : Italiens, Russes,
Chinois, Turcs et certains pays du Sud-Est asiatique se taillaient la part du lion. Des broutilles au regard des contrats à venir… N’avons-nous pas encouragé la destruction de la Libye
pour mieux la reconstruire ? Ce n’est pas à l’Occident, ni même aux membres permanents du Conseil de sécurité, de diriger le monde à coups de résolutions quand cela les arrange. Ce qui
aurait dû compter dans nos choix sont les aspirations réelles du peuple libyen, dans toutes ses composantes, de Cyrénaïque, de Tripolitaine et du Fezzan, peuple de tribus réellement uni
depuis 1969. Notre analyse erronée de la révolte d’une partie de l’Est libyen, motivée par l’attentisme et la culpabilité sur les révoltes tunisienne et égyptienne – où les peuples
sont vraiment descendus dans la rue pour chasser leurs despotes –, nous a entraînés à prendre des décisions hasardeuses. Aucune offre sérieuse de médiation n’a été proposée quand il
était temps de le faire, juste après que l’Est fut passé sous le contrôle des insurgés par exemple. 11 000 casques bleus en Côte d’Ivoire et 20 000 au Soudan, zéro pour la Libye ? Les
politiques occidentaux ne savent plus dialoguer, la méconnaissance et la peur de l’autre les en empêchent. L’ONU serait-elle devenue une chambre d’enregistrement ? Ou plutôt ne voulait-on
pas la voir s’interposer et gêner nos plans ?
T. E. Lawrence avait tout dit dès 1922, déçu par les mensonges des Anglais et des Français aux révoltés arabes contre les Turcs. L’occasion de
faire tomber Kadhafi était trop belle et nous a aveuglés. L’action militaire extérieure, aujourd’hui annoncée comme terminée, a entraîné la division des populations et l’ancrage de
milices armées. Elle a engendré un véritable chaos en Libye qui se relevait à peine des treize années des sanctions précédentes. Ces erreurs coûtent cher à tous les Libyens ainsi qu’aux
pays riverains qui s’inquiètent. Les actions militaires en Afghanistan, en Irak ces vingt dernières années ont-elles apporté un réel mieux-vivre aux peuples ? Pourquoi en serait-il
autrement en Libye ? À moins que nous ayons besoin là comme ailleurs d’un gouvernement plus docile pour faire le sale boulot comme rempart contre l’immigration ou contre Aqmi, de son
pétrole et de son gaz, de ses fonds souverains d’investissement dans l’économie mondiale. L’argent n’a pas d’odeur. Pas même celle de la souffrance et du sang libyens.
URL source: http://www.humanite.fr/monde/depuis-1951-la-libye-suscite-un-interet-neocolonialiste-482576
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