Culpabiliser le chômeur, dédouaner les autres
Article paru dans La Marseillaise du mercredi 13/04/2011
Après le flop du plan Rebond, le gouvernement lance le Plan de mobilisation pour l’emploi. Faute de moyens et via des petites phrases assassines, c’est toujours le chômeur qui trinque.
« Tout ce qu’on peut lire sur le chômage dans des magazines féminins à la con, c’est vrai. Oui, ca vous bouffe la
tête, oui vous finissez même par emmerder vos amis, oui ca peut gâcher même votre couple ». Stéphane a 42 ans. Il vient de passer deux heures dans des locaux de Pôle emploi dans le centre-ville
de Marseille. Beau bâtiment refait à l’angle de deux rues, ambiance feutrée… « Je ne suis pas venu voir un conseiller mais regarder un peu le site. Si je ne fais que surfer sur internet chez moi,
je finis pas craquer ». Sous son bras, un gros classeur qu’il ne cesse de tapoter de l’index, comme preuve de la véracité de ses propos, sur sa carrière dans les centres d’appel, ses compétences,
sa capacité à gérer une équipe, son dynamisme… Son dernier travail, il l’a lâché « sur un coup de tête. Aujourd’hui je regrette. Cela fait 13 mois et maintenant je me sens comme une m..., je
n’arrive même pas à décrocher un entretien ». Semblant soudainement s’entendre, il lâche : « Je sais que je suis grossier, ma femme n’arrête pas de me le reprocher. Mais quand on me propose un
remplacement de trois jours dans du service après-vente, que c’est payé une misère et que cela n’aboutira à rien… J’ai l’impression que l’on me traite de c... ».
« Comme si tout cela n’était absolument pas
lié à notre société »
« La très grosse majorité des gens qui sont au chômage le sont parce qu’ils ne trouvent pas de travail. C’est çà la
réalité », martèle Emilie Cantrin, déléguée CGT à Pôle emploi. « Après on peut dire ce que l’on veut sur les personnes qui ne veulent pas travailler, on peut les traiter de fainéants, mais cela
sert surtout à mettre la responsabilité sur le dos du chômeur et dédouaner les autres. Comme si tout cela n’était absolument pas lié à notre société, à l’ultra-libéralisme et aux entreprises… »
Sur la nouvelle stigmatisation des fraudeurs par Nicolas Sarkozy, la jeune femme reste dubitative :
« Le terme est galvaudé. La fraude serait une tricherie volontaire, la production de faux bulletins de salaires pour
être indemnisé, la non déclaration de période travaillée etc. Là, on stigmatise des gens qui sont surtout découragés, qui en ont marre de subir des discriminations, de voir qu’ils n’ont jamais la
formation qu’il faut, qu’on ne leur propose jamais rien. C’est eux que l’on met sous le feu de la rampe ».
Dans son agence marseillaise, la jeune femme n’a réalisé aucun contrat dans le cadre du plan Rebond qui vient de se
terminer sur un constat d’échec (lire ci-contre). « C’était trop compliqué. On fabrique des usines à gaz qui, au final, ne concernent que très peu de gens car avec trop de critères ». Le nouveau
Plan de mobilisation pour l’emploi lancé par Nicolas Sarkozy en février dernier est, en revanche, tout autre chose. « Cela nous a fait bondir. C’est l’aveu que le suivi mensuel personnalisé ne
fonctionne pas. Comme on le sait on nous demande de recevoir, au moins, ces chômeurs en fin de droit. Mais comme on n’a pas les moyens de le faire, on va organiser des réceptions collectives,
parfois même les renvoyer directement chez des prestataires privés sans même passer par la case entretien… La réalité sera très loin de ce qui est prévu sur le papier
».
76 733 chômeurs longue durée en Paca
Sur le papier donc, les chômeurs longue durée doivent être reçus d’ici fin juin pour un point précis et une
proposition d’emploi, de formation ou d’atelier. Mais les chiffres officiels de la communication de Pôle emploi montrent le dérisoire pour ne pas dire le ridicule de l’annonce. Seules sont
concernées les personnes n’ayant exercé aucune activité depuis un an. Sur les 76 733 chômeurs longue durée recensés en Paca, 40000 personnes sont éligibles à ce Plan de mobilisation pour
l’emploi, dont 19 000 dans les Bouches-du-Rhône. Pour réaliser des propositions à ces milliers de personnes, le personnel de Pôle emploi dispose de « moyens supplémentaires » : 3250 places en
Trajectoire
– un accompagnement renforcé de six mois plus deux mois d’accompagnement dans l’emploi –, 1206 contrats aidés et 1116
places de formation. Soit 5572 places supplémentaires pour 40000 personnes !
« On est dans l’accompagnement de masse »
« Ca ne marchera pas ! » assène Jean-Marc Cavagnara, délégué CFDT à Pôle Emploi, « Pas plus que Rebond n’a marché.
Travailler efficacement sur le chômage longue durée suppose d’abord de pouvoir faire un boulot de prévention, de repérer ceux qui sont autonomes et ceux qui ont besoin d’un suivi renforcé. Là, on
est dans l’accompagnement de masse, qui ne distingue personne. Il faut ensuite pouvoir faire un vrai suivi mensuel personnalisé. Tout le monde reconnaît que pour bien travailler, on doit avoir
une soixantaine de personnes à suivre. Aujourd’hui, les agents les mieux lotis en suivent 120, les moins bien jusqu’à 300. Enfin, il faut pouvoir leur proposer des formations de qualité. Nous
sommes confrontés à beaucoup d’abandons à cause du manque de sérieux des formations proposées, de problème de contenu ou l’absence de débouchés. Enfin, il faut du travail et les offres à
disposition sont toujours bien inférieures au nombre de chômeurs ».
Ces militants de Pôle emploi courent deux lièvres à la fois. Non seulement ils se battent pour proposer encore un
service public aux chômeurs qu’ils rencontrent mais ils doivent aussi batailler pour leur condition de travail. Un médiateur a d’ailleurs été nommé suite à la fusion ANPE et Assedic ayant donné
le Pôle emploi qui est en train de réaliser un tour des régions pour présenter le contenu de son rapport. Mardi dernier, il faisait escale en Paca.
Reportage Angélique Schaller
Photo : Robert Terzian
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