Civilisation(s)
Humanité Quotidien
10 Février, 2012
Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin
Retrouvez chaque vendredi le Bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin dans l'Humanité. Retour sur les propos de Claude Guéant de cette semaine portant sur la hiérarchie des civilisations
Mots. Pour aller « au bout de la possibilité misérable
des mots » (Bataille), à l’épreuve de la
cruauté ressentie au-delà de l’âme, nous savons que toutes les formes de totalitarisme débutent par des mots... Pour Nicoléon et son aboyeur
à pas de Guéant, il y aurait donc des
civilisations « supérieures » à
d’autres [1]. La question – absurde mais récurrente dans notre tradition ethnocentrique occidentale – est à nouveau posée dans le cadre d’un
processus électoral. Au nom d’un supposé « relativisme de gauche », elle serait taboue. Or, ce n’est ni par relativisme ni par tabou que nous refusons l’intitulé même,
mais par
Raison.
Cette Raison qui, au XXIe siècle, devrait nous inviter à considérer toute volonté classificatrice comme une aberration et l’expression ultime du sentiment de
supériorité, dont on sait, par l’histoire, qu’elle déclenche la foudre et attise les excès. Guéant veut nous dire : « Je suis supérieur à toi, donc je te domine. » En flattant les
penchants les moins civilisés (précisément) de nos concitoyens en manque d’estime d’eux-mêmes et en réactivant le « choc des civilisations », au moment où la crise sociale atteint des
sommets de destruction des vies, les nicoléoniens réitèrent en grand l’opération de l’« identité nationale » avec pour but de ressouder l’électorat ultra droitier tout en éloignant les
Français de l’essentiel. Stratégie électoraliste ? Oui. Mais pas seulement.
L’implacable mécanique de la logique des boucs émissaires par temps de crise est désormais une marque de fabrique de la droite umpéiste et frontiste. Leur
fond de commerce ? Ni la crise sociale, ni les injustices, ni les inégalités...
mais la peur de l’autre. N’en doutons plus : ils adoptent ce concept idéologique par conviction. La
vieille France maurassienne et
pré fascisante a repris du service. Lisez plutôt ces mots prononcés sous le règne du prince-président : « Ce sont des guerres
de civilisations que nous
devons mener. » Dans la bouche des colonisateurs de la finance, par le mélange des genres et la haine de « l’autre », rien n’est donc impossible. Difficile dès lors de
ne pas
penser à Pétain, qui disait lors de son procès, en juillet 1945 : « Je représente une tradition qui est celle de la civilisation française et chrétienne, face aux excès de toutes les
tyrannies. »
Rejets. Ne feignons pas de croire que le fléau – comme danger, quel qu’il soit – reste cantonné dans les replis
obscurs d’une
lointaine géographie. L’obscurantisme menace aussi chez nous, parmi les puissants, il s’habille d’excès,
de suspicions, de rumeurs, de rejets, de divisions. La démocratie républicaine
est un art de poids et de mesure, de procédures,
de principes intangibles et de pratiques, où la responsabilité
ne saurait se déléguer.
La barbarie n'est pas un fantasme "relativiste"
Au Palais, les digues ont lâché :
plus de vigilance, plus d’esprit de mission ; place à la voracité
du monde qu’ils veulent nous imposer... Sous prétexte
que
le mot « civilisation » ait été inventé par Mirabeau et que
les révolutionnaires s’en soient emparé pour les plus belles raisons qui puissent être imaginées – celle du
progrès
de l’humanité, des idées et des techniques –, il faudrait travestir l’esprit des Lumières et formuler un contresens qui nous ferait oublier l’esclavagisme, le colonialisme et
pourquoi pas
les camps de la mort, qui, n’en déplaisent à certains, avaient pour géographie matricielle la vieille Europe, celle de la philosophie, des Lettres, du latin et du grec
ancien…
La barbarie européenne n’est pas un fantasme « relativiste ». Elle fut
une réalité. Nous devons considérer une culture par ses nobles idéaux
invariants, certes, mais aussi, comme le dit Edgar Morin, « selon sa façon de camoufler sa barbarie sous ces idéaux ».
Culture. Alors ? Attention : de l’ordo libéralisme
de Nicoléon aux pratiques fascisantes d’exclusions et de discriminations (ethniques,
politiques ou religieuses), il n’y a qu’un pas. Un pas infime que les mots occidentalocentristes franchissent souvent depuis peu. Les civilisations, dont on sait qu’elles sont
« mortelles » (Valéry), ne sont pas des berceaux dorés où l’on s’endort. Elles ne peuvent exister sans une conscience inquiète, non seulement de l’état de perfection
auquel
l’homme croit être parvenu, mais de l’imperfection
qui demeure sous le monde étoilé.
Cette conscience, en déviant, en s’affolant, fait le lit des intégrismes et des nationalismes étroits. Edgar Morin a bien raison : « Chaque culture a
ses vertus,
ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l’ère planétaire qui est la nôtre, d’aspirer, dans chaque nation, à intégrer
ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures.
Le faux universalisme consiste à nous croire propriétaires
de l’universel… » Nous sommes
définitivement avec Montaigne, qui dénonçait déjà en son temps la barbarie d’une pensée
qui « appelle barbares les peuples d’autres civilisations ».
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A lire:
Les précédents Bloc-notes [3]
Notre dossier consacré à Claude Guéant [4]
Le blog de Jean-Emmanuel Ducoin: La roue tourne [5]
Jean-Emmanuel Ducoin
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