Editorial par Michel Guilloux
Citoyens, à votre Poste !
La succession de suicides de salariés au sein de France Télécom a créé une émotion sans précédent et placé le groupe sous les projecteurs de l’actualité. Au-delà de l’indignation légitime
devant ces morts au travail, l’Humanité a voulu plonger aux racines du mal. L’enquête que nous publions est accablante par les choix de gestion qu’elle révèle au grand jour et pour ses
actionnaires, au premier rang l’État et la droite au pouvoir, qui en sont les garants. Plus de 80% des bénéfices versés aux actionnaires pour 2008, contre le quart en l’an 2000. Les charges
financières dépassent désormais les cotisations sociales. Effectifs taillés à la hache, recours à la sous-traitance, pression commerciale… Tout a été mis en œuvre pour assurer les
résultats-là. Bradée la mission de service public, réduite la capacité d’innovation, de recherche et de développement qui ont historiquement fait de France Télécom un fleuron européen,
sacrifiés les salariés. La « solution tout à fait exceptionnelle », que prônaient conjointement en 2003 Jean-Pierre Raffarin et Francis Mer, s’avère constituer un formidable gâchis
de ressources et humain.
D’hier à aujourd’hui, avec toujours la main sur le cœur, qui est aussi le côté du portefeuille, tous nous assurent que cette stratégie est nécessaire pour assurer la « compétitivité » du groupe face à ses « concurrents » européens et mondiaux. « Compétitivité », « concurrence », les deux mots-valises du néolibéralisme, auquel les pouvoirs politique et économique entendent convertir la société et la nation françaises, ne sauraient aveugler plus longtemps. Qui profite de cette stratégie ? Les salariés ? Inutile d’épiloguer pour constater combien ils en souffrent. Les « consommateurs », au nom desquels se mènerait cette guerre économique ? À voir les tarifs pratiqués, eux aussi sont perdants ; la multiplication des opérateurs n’enraye en rien des tarifs faramineux et multiplie les frais d’infrastructure. La France ? Un euro de travail ne pouvant servir à la fois à des dépenses utiles pour la société et à rémunérer les actionnaires, l’État a fait ses choix, en parfaite conformité avec les critères de rentabilité strictement financiers des « marchés ».
« Compétitivité », « concurrence », « Europe »: ces mots cache-sexes du libéralisme le plus sauvage, responsable de la crise sans précédent que nous traversons, reviennent à propos du débat en cours sur le statut de La Poste. Voilà un peu plus d’un an, en septembre 2008, son président expliquait avoir un calendrier : changement de statut en 2010, ouverture du capital en 2011, en « privilégiant » les salariés du groupe, actifs et retraités. Le même scénario que pour sa sœur jumelle des télécoms, en somme. On mesure le résultat. La puissance de la votation citoyenne du 3 octobre, l’inscription dans le temps de l’action au comité national contre la privatisation, l’attachement profond des Français à leur service public, comme l’ampleur de la crise, ont quelque peu bousculé la couleur de l’emballage, mais pas celui du paquet-cadeau à la finance. Le gouvernement peut se prévaloir d’une majorité aux ordres, quitte à la faire voter plusieurs fois quand elle se « trompe », par sensibilité de ses électeurs de terrain. Cette semaine, au Sénat, ce débat ne sera pas étouffé par l’épaisseur de la moquette. Il sera placé sous surveillance citoyenne t sous le signe de la mobilisation de ses élus de gauche. Quelle qu’en soit l’issue parlementaire, le forfait n’est pas encore accompli.
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