Cachemire : l'Etat indien fait un pas vers la vérité en reconnaissant des charniers
LEMONDE.FR | 07.09.11 | 20h29
La reconnaissance fin août, par une commission indienne des droits de l'homme, de l'existence de tombes non identifiées au
Cachemire marque une nouvelle étape dans le conflit qui sévit dans cette région himalayenne – un soulèvement populaire contre l'Etat indien qui a émergé en 1989, dans la lignée d'un conflit
frontalier opposant l'Inde et le Pakistan depuis la partition de 1947. Ou plutôt, elle marque, espèrent certains, une avancée vers sa résolution.
Ces sépultures sans nom, dissimulées dans la nature au nord du Cachemire, avaient déjà été signalés dès 2008 par l'association locale des parents de personnes disparues (APDP). Amnesty international avait alors lancé une alerte sur l'existence de ces "centaines de tombes clandestines – contenant, pense-t-on, les corps de victimes d'homicide illégal, de disparition forcée, de torture et d'autres graves violences".
A l'époque, l'armée indienne "affirmait qu'il s'agissait de rebelles armés et de militants étrangers tués de manière légale lors d'affrontements armés avec les forces militaires", relève l'ONG. Or cette commission étatique reconnaît, dans un rapport du 20 août, que sur les 2 156 corps retrouvés, 574, déjà identifiés, sont des civils habitant dans la région.
L'affaire fait écho à un phénomène tristement célèbre au Cachemire : les disparitions. "Imaginez un jour que votre mari, votre frère, votre père (...) soit arrêté pour être interrogé par la police ou l'armée, et qu'il ne revienne jamais. Imaginez vivre pendant des années sans savoir s'ils sont morts ou vivants", écrit la journaliste et écrivaine Kalpana Sharma dans les colonnes de The Hindu.
Signe de l'importance prise par ce fléau, le terme de "demi-veuves" a vu le jour. Il désigne ces femmes qui ne peuvent recevoir d'aides du gouvernement faute de certificat de décès. Ne sachant combien d'années elles doivent attendre avant d'avoir le droit de se remarier, elles vivent dans un stress permanent, explique la journaliste.
Au total, l'Association des parents de personnes disparues estime que le nombre de disparus se situe entre 8 000 et 10 000. Les autorités en comptent 4 000, arguant que plusieurs milliers de présumés "disparus" sont en fait partis au Pakistan s'entraîner dans des camps de djihadistes. Ces chiffres sont en tout cas bien supérieurs au nombre de cadavres retrouvés dans ces charniers. Mais les enquêteurs n'ont pour l'instant fouillé que trois des dix districts cachemiris, fait remarquer le quotidien pakistanais The Dawn.
Le lien entre ces corps non identifiés et ces disparitions est en tout cas très attendu par les familles cachemiries. "Aujourd'hui, il y a une petite
lueur d'espoir que la vérité sorte enfin", relève Kalpana Sharma.
INCAPABLES DE "RESSENTIR L'HORREUR"
Au-delà de ces disparitions, les charniers jettent la lumière sur les atteintes aux droits de l'homme perpétrées au Cachemire, où des milliers de militaires et de paramilitaires agissent en toute impunité, selon un groupe indépendant (International people's tribunal on human rights and justice) cité par The Hindu. Entre 1989 et 2009, des dizines de milliers de personnes auraient été tuées, mais les bilans sont souvent contradictoires : le gouvernement parle de 40 000 morts quand certains groupes de défense des droits de l'Homme avancent un bilan de 100 000 morts.
Ces actes – assassinats, viols, tortures... – sont bien connus et mentionnés dans de nombreux titres de presse. Au point qu'ils en seraient devenus banals, s'indigne Swaminathan S Anklesaria Aiyar dans son blog hébergé par le Times of India : "Deux décennies d'insurrection au Cachemire ont érodé notre capacité à ressentir l'horreur, à être répugné par ces meurtres de masse." Selon le journaliste économique, la nouvelle n'a pas été tellement relayée par les médias indiens, trop occupés à relater le jeûne du militant anti-corruption Anna Hazare.
Même écho chez l'écrivain et journaliste Dilip D'Souza sur son blog : "J'essaie d'imaginer un seul pays sur cette planète où un rapport officiel annonce que plus de 2 000 corps non identifiés ont été retrouvés dans des charniers, et où cette nouvelle ne provoque quasiment aucune protestation."
FAIRE ÉCLATER LA VÉRITÉ
Au Cachemire en tout cas, l'enjeu est pris très au sérieux. Avec une attente forte : que l'Etat ne se contente pas de comptabiliser les corps, mais les identifie, les relie aux disparitions, prenne des sanctions, note le quotidien pakistanais The Dawn.
Et au-delà, le journal relève l'importance de la reconnaissance des erreurs commises, de la part des Etats indien comme pakistanais, pour pouvoir évoluer
vers une résolution du conflit au Cachemire. Car depuis la déclaration du ministre en chef de cette région il y a quelques années – qui souhaitait que la lumière soit faite sur "tous ces
meurtres commis par les forces de sécurité comme par les militants" – la volonté politique ne semblait pas au rendez-vous.
Cette découverte a enfin "apporté l'espoir que la vérité soit dévoilée sur 60 années de troubles", estime David Wolfe, spécialiste de l'Asie du Sud et ancien diplomate américain au Cachemire, dans un article du Foreign policy journal intitulé "Vérité et réconciliation au Cashemire", en référence au processus, qui avait permis de recenser les actes de violence commis durant l'appartheid en Afrique du Sud.
RECOMMENCER À ZÉRO
La reconnaissance de ces charniers apparaît donc comme "une opportunité de recommencer à zéro dans la région", espère The Dawn. À condition toutefois que les efforts du gouvernement indien ne s'arrêtent pas là. Pour David Wolfe, il doit renoncer à propager une histoire révisionniste, arrêter de présenter la question du Cachemire sous l'angle communautaire, reconnaître le trucage répété des éléctions depuis 1947, cause majeure de ces tensions.
Les meurtres révélés par ces tombes sans nom mettent en lumière un autre motif de ce conflit sans fin : la relation avec l'armée indienne qui, à force de violences, "ressemble plus à une oppression coloniale qu'à une tentative d'intégration", estime M. Aiyar. Face aux actes de violences, les frustrations ont pu donner envie à certains jeunes de passer au Pakistan pour rejoindre des camps de djihadistes. Et d'autres, sans liens avec le Pakistan, à mener en 2010 une intifada dans la capitale provinciale Srinagar.
Finalement, pour le quotidien pakistanais The Dawn, les racines du conflit cachemiri sont bien plus locales que communautaires. "En fait, les charniers ont révélés (...) que pour certains, un terroriste pakistanais ou un militaire indien, c'est la même chose", assène David Wolfe.
Angela Bolis
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