A-t-on rêvé la marche du 18 mars
à la Bastille et les rassemblements d’avril ?
Humanité Quotidien
29 Juin, 2012
Les législatives n’ont pas effacé le printemps 2012
Par Charles Silvestre, journaliste, auteur de Jaurès, la passion du journaliste.
«Avec la représentation proportionnelle que nous proposons, toutes ces combinaisons sont impossibles. Chaque parti est sollicité et moralement contraint à
engager sa propre bataille, car chaque parti a quelques chances d’être représenté au Parlement. Il ne peut donc y avoir aucun mélange trouble, aucune manœuvre suspecte. La doctrine socialiste
comptera ses adeptes, la doctrine radicale comptera les siens. Les partis seront intéressés à s’organiser, à définir nettement leur idéal et leur méthode. Ce sera la magnifique propagande des
idées ; ce sera l’éducation de toute la démocratie. » La citation – on l’aura peut-être reconnu, ou deviné – est de Jaurès, dans un article du 14 novembre 1905 de l’Humanité.
Jaurès, qui a fait de la proportionnelle, un cheval de bataille, ne se trompait pas. Les manipulations du mode de scrutin n’ont cessé de tricher avec un
principe simple : tant de voix, tant d’élus. Le but de cette déformation est évident : gouverner le peuple sans tenir compte des différences d’opinions, des contradictions qui le traversent.
Tous les prétextes ont été bons pour cela : les crises, la nécessité d’un exécutif, a-t-on dit, qui puisse gérer le pays. Mais même cet aspect n’était pas ignoré par le député de Carmaux, qui
accordait beaucoup d’attention à la « gouvernance ». Il prévoyait, après l’élection, des ententes entre partis pour adopter les positions et les réformes souhaitables.
La proposition de Jaurès, souvent reprise par le mouvement socialiste et communiste, hélas parfois reléguée au magasin des accessoires, prend aujourd’hui
un caractère d’urgence. Le système politique vient, en effet, d’être dangereusement caricaturé. Avec environ un tiers des suffrages au premier tour des législatives, le PS obtient à peu près
deux tiers des sièges. La présidentialisation du régime fonctionne comme un goulot d’étranglement : une seule tête passe, qui commande tout le reste. Le Parti socialiste, pour dominer à gauche,
passe un accord tactique avec le parti écologiste ; ce dernier y consent pour avoir en retour un groupe à l’Assemblée. À l’arrivée, que reste-t-il des idées et des influences respectives ? Un
brouillage sur toute la ligne ! Cette politique du chiffre est aussi trompeuse que l’autre…
Que reste-t-il alors du bouillonnement qu’a vécu la France au printemps 2012 ? Rien, comme les médias tentent de le faire croire ? La Bastille, le 18 mars,
avec Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent pour le Front de gauche, la place du Capitole à Toulouse, le 5 avril, le Prado à Marseille, le 14, la porte de Versailles à Paris, le 19, mais aussi le
Trocadéro de Sarkozy et le Vincennes de François Hollande, le 1er mai, étaient-ils peuplés de fantômes ? Le peuple dans les urnes a-t-il effacé le peuple dans la rue ? Les foules rassemblées
ont-elles existé ? Aurait-on rêvé ?
Marcher à 100 000 pour une VIe République, le 18 mars, c’est très exactement aller dans le sens de la recommandation de Jaurès, celle d’un système honnête
avec le peuple. Et pas seulement avec la proportionnelle. Un mode de scrutin, aussi juste soit-il, ne fait pas le tour de la démocratie, aujourd’hui moins que jamais. Ouvrir ses oreilles et, le
cas échéant, adhérer à des propos qui réhabilitent la conscience de classe, c’est permettre aux hommes de se retrouver dans le réel non fantasmé de leur condition. Appeler à la fraternité
universelle, c’est inviter les peuples à s’entendre et non à se quereller, tandis que les banquiers comptent les points.
Il s’est bien passé « quelque chose » en ce printemps 2012. Dans ce quelque chose qui reste à éclaircir, il y a eu l’irruption de milliers et de milliers
de jeunes. Impossible de ne pas les avoir vus : intéressés, attentifs, sensibles, heureux d’être d’un « soulèvement de l’esprit » contre la résignation, approuvant des mesures qui changeraient
leur vie, votant parfois pour la première fois. Ne perdons pas de vue ce bouillonnement. La Jeunesse ouvrière chrétienne avait trouvé les mots justes : « Nos vies valent mieux que leurs
profits ! » La VIe République, c’est Jaurès revisité par eux.
Charles Silvestre
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