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A France Télécom "On ne tient pas du tout compte de l’humain"

Article paru dans La Marseillaise du 5 octobre 2009


 

« Il y a une cassure phénoménale, qui n’existait pas avant, entre le personnel et les cadres supérieurs. La pression est quotidienne, c’est une vraie souffrance. » photo RT
« Il y a une cassure phénoménale, qui n’existait pas avant, entre le personnel et les cadres supérieurs. La pression est quotidienne, c’est une vraie souffrance. » photo RT
TEMOIGNAGE ANONYME. Un cadre de France Telecom qui travaille sur un des sites montpelliérains livre sa souffrance au travail et dénonce la violence des méthodes de management.

 


Fabien* est cadre sur un site montpelliérain de France Telecom. A 49 ans, il en a passé trente dans l’entreprise. Il témoigne, sous couvert d’anonymat, de la souffrance au travail induite par les nouvelles méthodes de management qui ont enterré le service public.


Vous avez fait connu un passage très difficile il y a peu…


« Il y a environ un an, j’étais responsable d’équipe sur une plate-forme téléphonique. Ce service, basé sur Montpellier et qui employait environ 70 personnes, a fermé. Les emplois ont été transférés sur Narbonne, soit à 110 km. Personne n’a voulu y aller. Je ne pouvais pas envisager de quitter Montpellier. J’ai un garçon, mineur à l’époque, qui y fait ses études. Je ne pouvais pas déménager à Narbonne et tout plaquer comme ça à 49 ans.
On a vécu un moment douloureux : des gens qui étaient là depuis de nombreuses années se sont retrouvés complètement désemparés, parce qu’il n’y a pas eu d’accompagnement. A nous les cadres, on nous a dit qu’il nous revenait de faire la démarche, d’envoyer CV, lettres de motivation, pour trouver un autre job à l’intérieur de FT. On nous a lâchés dans la nature. Certains ont été pris, d’autres sont restés sur le carreau. Je n’ai pas supporté cette pression après trente ans à FT. J’ai commencé à largement déprimer. J’ai dû me résoudre à me mettre en arrêt maladie pendant six mois. A mon retour, j’ai été nommé dans une unité technique sur Montpellier, où j’ai refusé de faire du management.


Pourquoi ?

Parce que je ne veux plus être en porte-à-faux. J’ai des valeurs et je ne peux pas baser mon activité professionnelle sur le fait de contredire ces valeurs. Là ça va mieux, parce que je n’ai plus de responsabilités d’encadrement. Alors que ça s’est toujours très bien passé avec les salariés, mais beaucoup moins au fil du temps avec mes supérieurs hiérarchiques. C’est eux qui m’ont cassé complètement.


Votre cas n’est pas isolé…

Non, les pratiques de management sont basées sur cette déstabilisation des salariés. Dernier exemple en date : il y avait un service technique à Perpignan qui employait une vingtaine de personnes. Ils ont décrété que c’était terminé. On leur a proposé de faire du commercial alors que ces gens opèrent dans l’environnement technique depuis de nombreuses années. Par ailleurs, cette vingtaine de personnes avait une certaine charge de travail. Maintenant, cette même charge de travail est effectuée par seulement sept personnes à Montpellier. Vous imaginez un peu les gains de productivité !
Certains, pour ne pas bouger de Perpignan, ont accepté, contraints et forcés, de devenir commerciaux. L’entreprise a des contraintes, certes. Mais le fait de ne pas accompagner les gens, ne pas les rassurer, ne pas leur donner la formation adéquate pour affronter un nouveau travail, est inadmissible. En plus il faut voir la pyramide des âges : dans la région on frise tous la cinquantaine. A l’heure où on devrait être tranquilles au niveau professionnel, voilà qu’on nous met sur les routes avec des indemnités à 2 francs 6 sous.


Vous parliez de valeurs, quelles sont-elles ?

Je suis fonctionnaire d’Etat, j’ai prêté serment devant le juge sur les droits et les obligations des fonctionnaires pour une mission de service public. Maintenant on me demande de travailler dans une multinationale. Quand vous pensez que des cadres supérieurs ont des primes pour des fermetures de service ou sur leurs objectifs de suppressions d’emploi…
Avant, on avait une conscience professionnelle. Et des moyens, techniques et humains. Au fil du temps, tout s’est dégradé. On a fait partir des gens en pré-retraite sans que leurs compétences soient transmises. On le voit bien au niveau technique : c’est un environnement complexe qui évolue très vite. A travers le téléphone, on a l’ADSL, la télévision, le Wi-fi… Des gens très pointus sont partis et derrière, les formations n’ont pas suivi. La déstabilisation a commencé à partir de ce moment là.


Quelle est « l’ambiance » de travail aujourd’hui ?

Vous n’imaginez pas le nombre de collègues qui sont en dépression, des pilules de Prosac traînent partout. Notre activité est individualisée. On entre en compétition avec nos collègues à travers des éléments chiffrés et un tableau de bord sorti quotidiennement, qui indique notre progression, nos faiblesses... Il y a une cassure phénoménale, qui n’existait pas avant, entre le personnel et les cadres supérieurs. La pression est quotidienne, c’est une vraie souffrance.


Et au niveau du dialogue avec la direction ?

Il n’y a plus du tout de dialogue social à FT. Ils ont créé des conseils d’établissement, comme dans une société privée, alors qu’avant on avait des règles sociales rattachées à la fonction publique, comme des commissions administratives paritaires. Maintenant, on a simplement un CE où, de toute manière, la voix du président est prépondérante. Avant, la parole était libre, on pouvait s’exprimer en tant que salarié. Aujourd’hui, dès qu’on émet une critique, dès qu’on refuse l’application d’une procédure, on est mis de côté.


Cette vague de suicides, vous comprenez ?

Oui. Il est évident que le suicide a des causes multifactorielles. C’est un enchaînement. Prenons l’exemple de notre dernier collègue qui s’est tué à Annecy : il a toujours travaillé dans un environnement technique, on le mute d’office, à 51 ans, sur une plate-forme téléphonique. Il se retrouve assis toute la journée et il doit presque lever le doigt pour aller faire pipi… Vous voyez un peu ce qu’il peut se passer dans la tête de cette personne peut-être déjà fragilisée ? C’est une dévalorisation complète. On ne tient pas du tout compte de l’humain. »


RECUEILLI PAR A.G


* prénom d’emprunt

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Tag(s) : #Société
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