Affaire Clearstream : les clés pour comprendre !
Simple affaire de dénonciation calomnieuse ? Affaire d’État ?
Rivalités entre deux personnalités au sein de la droite dont l’une serait restée fidèle à la chiraquie quand l’autre n’a eu de cesse que de tuer le père pour réaliser ses ambitions ?
Opposition entre deux lignes politiques visant les mêmes objectifs mais avec des méthodes différentes ?
L’affaire Clearstream est sans doute tout cela à la fois. Avec aussi, en arrière-plan, quelques barbouzeries dont la Ve République a le secret, sur fond de troublantes transactions
financières et de commissions occultes. Lesquelles renvoient à une critique systémique du capitalisme et n’éloignent pas de la genèse de la crise financière, économique et sociale
actuelle.
L’affaire est donc hautement complexe, d’autant qu’il y a du secret-défense dans
l’air et que tous les éléments ne sont sans doute pas sur la place publique. Le volet judiciaire de ce long feuilleton commence lundi, devant la 15e chambre du tribunal correctionnel de
Paris.
Il ne concerne que la partie dite des « faux fichiers ». L’intérêt médiatique est évident, puisque sont directement opposés deux personnages principaux de la droite UMP, Dominique
de Villepin et l’actuel hôte de l’Élysée, Nicolas Sarkozy, dont on ne sait trop qui a manipulé l’autre. Le premier est prévenu de « complicité de dénonciation calomnieuse », le
second étant partie civile. Parmi les seconds rôles, on trouve Jean-Louis Gergorin, l’ancien vice-président d’EADS, qui a reconnu tenir celui du corbeau ; Imad Lahoud, celui du
falsificateur de documents ; Denis Robert, journaliste qui a vainement enquêté sur un volet blanchiment d’argent dans cette affaire, et Philippe Rondot, ex-conseiller du ministre de la
Défense pour le renseignement et les opérations spéciales.
À l’origine de tout, il y a une machination : la transmission à la justice de fichiers falsifiés censés provenir de la chambre de compensation luxembourgeoise, et démontrer l’existence d’un réseau de corruption mêlant oligarques russes, industriels et hommes politiques français. Le 3 mai 2004, le juge d’instruction Renaud Van Ruymbeke enquête sur des rétrocommissions en marge de la vente de frégates à Taïwan en 1991. Il reçoit alors une lettre présentée comme anonyme qui dénonce un réseau de corruption, ainsi que des extraits de comptes occultes censés provenir de la société Clearstream (via le journaliste Denis Robert), un des deux organismes européens de règlement-livraison par lequel plus de 2 000 banques, institutions financières ou banques centrales du monde entier s’échangent leurs actions ou leurs obligations. Les renseignements anonymes conduisent à l’interpellation de l’ancien vice-président d’Airbus, Philippe Delmas. Lequel déposera plainte pour dénonciation calomnieuse.
Trois autres envois tout aussi anonymes suivront. Au cours de l’enquête,
Jean-Louis Gergorin reconnaîtra avoir été le corbeau, avec la bénédiction du juge. Tout se corse quand on apprend que la liste des extraits de comptes – par lesquels auraient transité les
commissions du marché des frégates – a été falsifiée par rajout de noms. Parmi ceux-ci, les noms patronymiques de Nicolas Sarkozy, « Stéphane Bocsa » et « Paul de
Nagy ». Dominique de Villepin en a-til donné l’ordre ? A-t-il simplement couvert la fraude, pensant qu’elle allait disqualifier Nicolas Sarkozy, alors en campagne
présidentielle ?
Ce dernier, qui prétend avoir été averti par la presse, mais qui pourrait bien avoir été au courant bien avant et aurait laissé faire pour enfoncer Dominique de Villepin et la chiraquie
hostiles à sa candidature… Le tribunal correctionnel devra démêler l’écheveau.
Au-delà, on observera la virulence des arguments qui seront échangés entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy par le biais de la kyrielle d’avocats dont l’un et l’autre se sont
entourés. Car, si l’enjeu, pour Dominique de Villepin, est sa survie politique alors qu’il se prépare de plus en plus activement à être une éventuelle roue de secours pour la droite en vue
de la présidentielle de 2012, dans le cas où le sarkozysme serait disqualifié, l’actuel président court aussi certains risques. Ne serait-ce que celui d’être à son tour poursuivi par un
Dominique de Villepin blanchi par la justice dès la fin de son immunité. D’autant que le président semble abuser de sa position, ayant, il y a quelques jours encore, évoqué publiquement son
opinion sur l’affaire où il est partie civile, tout en étant pourtant garant de l’indépendance de la justice. De quoi créer, comme l’a rappelé un jugement cet été à Nanterre, « une
atteinte au principe de l’égalité des armes, garanti par l’article 6-1 de la Convention européenne des droits de l’homme, sur le droit à un procès équitable ». D’autant que le camp
Villepin ne se prive pas de contre-attaquer sans attendre en dénonçant « le harcèlement » et « l’acharnement de l’Élysée », qui, assure-t-on, « ne sont pas sans
conséquences pour sa fonction, ni sur le plan humain, ni sur le plan politique ». Et l’on répète à l’envi les propos outranciers attribués à Nicolas Sarkozy à l’encontre des
villepinistes, pour lesquels il fait voeu de « les pendre à des crocs de boucher ».
Dominique Bègles
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