Entretien.
Marie-George Buffet s’explique sur son appel au débat adressé à toute la gauche. « Nous avons la responsabilité de reconstruire une alternative et beaucoup de celles et ceux qui
résistent, qui construisent à gauche comptent sur nous ! »
Lors de la Fête de l’Humanité, vous avez appelé à un grand débat d’idées sur ce que doit être une politique de gauche.
Pensez-vous avoir été entendue ?
Marie-George Buffet. J’ai le sentiment que l’appel que nous avons lancé a été une initiative politique qui a parcouru les allées de la Fête. Je pense qu’elle correspond très exactement à ce
qu’attendent des millions d’hommes et de femmes aujourd’hui. Je participais mercredi au rassemblement des cheminots pour la défense du fret, au Bourget. J’ai été interpellée par plusieurs
d’entre eux sur cette question. Dans mon intervention, j’ai parlé du Front de gauche, de l’alternative aux politiques libérales. Je ne supporte plus que la gauche ne soit présentée que dans
la rubrique des fraudes, des rivalités entre dirigeants, des clins d’oeil au Modem, alors que nous vivons une crise internationale, sociale, démocratique, écologique. Beaucoup de gens
pensent comme moi. Avec cet appel, ils se disent : « Enfin du concret ».
Vous proposez que des ateliers se tiennent à l’initiative du Front de gauche et soient ouverts à toute la gauche. Jean-Luc
Mélenchon a exprimé son désaccord avec une présence du PS dans ces ateliers, dans la mesure où le Front de gauche ne saurait comprendre le PS. Un communiqué du Parti de gauche a confirmé
cette position. Que lui répondez-vous ?
Marie-George Buffet. Il faut que le Front de gauche soit durable. Quand j’ai lancé l’appel à constituer un front de gauche, en octobre 2008, c’était dans la perspective des élections
européennes. Le scrutin passé, nous nous sommes dit qu’il fallait continuer. Mais il faut l’élargir. Le Front de gauche a vocation à devenir majoritaire. Mon idée est très claire. Nous
proposons aux organisations fondatrices du Front de gauche de se réunir rapidement, dès la semaine prochaine, pour préparer ces ateliers. Travaillons déjà entre membres fondateurs,
éventuellement même à une plate-forme partagée pour aller à ces ateliers avec des propositions communes sur les grands sujets. Mais invitons bien toutes les autres organisations à en
débattre, et surtout toutes les femmes et les hommes de gauche. Et attachons-nous bien à ancrer cette confrontation d’idées à partir des grandes revendications et des exigences portées par
le mouvement social.
Il y a urgence non seulement parce que nous avons l’échéance des élections régionales de 2010, mais aussi parce
que les hommes et les femmes qui sont aujourd’hui en lutte, en pleine crise du capitalisme, porteuse de tous les dangers démocratiques, sociaux et écologiques, ont besoin de raisons
concrètes d’espérer. S’ils ont l’impression qu’à gauche rien ne bouge, qu’elle ne sortira pas du marasme décrit à la une des médias, qu’elle ne répond pas à leurs revendications et à leurs
aspirations, l’horizon est bouché. Je dis à nos amis du Front de gauche : travaillons ensemble et organisons ces ateliers sans tarder. Nous avons la responsabilité de reconstruire une
alternative à gauche et beaucoup de celles et de ceux qui résistent, qui construisent à gauche comptent sur nous !
Vous parlez d’élargissement du Front de gauche. À qui pensez-vous plus
précisément ?
Marie-George Buffet. Nous devons nous tourner vers les autres formations de gauche et écologistes. Parlons des socialistes. Des dirigeants du PS, des présidents de région se tournent vers
un parti de droite appelé Modem. Hier, le Figaro mettait à la une : « Modem-socialistes, les tractations ont commencé ». Le Parisien ouvrait ses colonnes à Martine
Aubry : « J’accepte volontiers de rencontrer François Bayrou », tout en disant que sa priorité est le rassemblement à gauche ! Mais il y a aussi des millions d’hommes et
de femmes, des militants, des élus et des électeurs socialistes qui ont envie d’être de cette gauche que nous portons avec le Front de gauche. Doit-on, parce que certains tendent la main
aux libéraux, élever des barrières entre nous et ces socialistes ? Je ne suis pas d’accord avec cela. Je pense au contraire que nous devons tendre la main à ces hommes et à ces femmes
et leur dire : venez débattre avec nous. Au Front de gauche nous avons commencé à travailler sur un nouveau projet pour l’Europe, les régions, notre pays, débattons, confrontons nos
points de vue. Ces débats, nous les mènerons sous les interpellations des actrices et des acteurs des mouvements sociaux et démocratiques. Le but, je veux être très précise, c’est d’adopter
des plates-formes partagées. Je souhaite qu’à la fin de chaque atelier, nous prenions acte des propositions qui nous réunissent. C’est sur cette base que nous pourrons nous rassembler, au
lieu d’ériger des frontières infranchissables entre nous.
Ces différences d’approche découlent de conceptions différentes du Front de gauche…
Marie-George Buffet. Nous voulons un Front qui vive et qui grandisse avec les formations qui le composent. Nous n’avons jamais souhaité que nos formations se fondent. Nous voulons faire
vivre nos partis. Mais le Front de gauche doit se développer, se tourner vers d’autres. Si nous le figeons, nous le figerons à 7 %. Mon but ce n’est pas de témoigner, mais d’agir. Nos
concitoyens nous diront : est-ce utile de voter pour vous si vous ne créez pas les conditions d’une majorité populaire et politique ? Le désir profond du peuple de gauche, c’est
que, dans les régions, au gouvernement et au niveau européen, les conditions soient créées pour des choix en rupture avec les logiques libérales, pour de nouveaux droits aux salarié-es, aux
citoyen-nes, un pouvoir qui satisfasse leurs revendications. Le front doit être une dynamique.
La gauche dirige 20 régions métropolitaines sur 22. Des communistes siègent dans les exécutifs. Quel bilan en
tirez-vous ?
Marie-George Buffet. Nos élus régionaux ont porté tout au long de leur mandat les propositions qu’ils avaient défendues, certains sur des listes autonomes au premier tour, d’autres sur des
listes communes avec le PS. Quand on mesure le travail de vice-présidents au transport, les réalisations concernant les TER, ou d’autres vice-présidents avec l’équipement des lycées, la
culture ou le sport par exemple, de bonnes choses ont été réalisées. Mais il faut aujourd’hui franchir une nouvelle étape au niveau des ambitions pour les régions. La réforme des
collectivités territoriales va être annoncée prochainement. Les régions peuvent être des lieux où les élus commencent à rompre avec les logiques libérales, et des points d’appui pour les
luttes sociales. Il y a un bilan à tirer dans chaque région, et surtout des projets à construire.
Vous avez annoncé qu’à l’issue des ateliers, une offre politique serait présentée par le PCF. Pouvez-vous préciser votre
proposition ?
Marie-George Buffet. Nous ferons une offre politique sur le rassemblement que nous souhaitons pour le premier
tour lors du Conseil national du 24 octobre. Je précise d’ores et déjà que, pour le deuxième tour, la gauche sera rassemblée pour barrer la route à la droite et construire des majorités
pour gérer les régions à gauche.
Et le premier tour ?
Marie-George Buffet. Nous trancherons la question à l’issue des ateliers car je ne peux pas vous dire si le Front de gauche va rester où il en est ou s’il va réussir à grandir et à prendre
des couleurs. C’est cela qui nous permettra de déterminer les contours des alliances au premier tour.
Quels sont, selon vous, les points importants d’un projet d’alternative à gauche dont vous souhaitez débattre dans les
ateliers ?
Marie-George Buffet. Le premier atelier commence le 10 octobre. Il y a d’abord le volet de la démocratie. La gauche doit se donner comme objectif la mise en oeuvre d’une nouvelle
République. Elle doit s’engager de manière claire dans l’esprit des propositions de loi que nous avons déposées au printemps avec le Parti de gauche, visant à donner de nouveaux droits aux
salariés et aux syndicats dans la gestion des entreprises. Il y a la question de l’utilisation de l’argent. Quel engagement sur les salaires ? Sur un pôle public du crédit ? Pour
être plus net, il faut que la gauche s’engage à nationaliser une partie du secteur bancaire pour développer des politiques du crédit pour la recherche, la protection de l’environnement, de
nouveaux progrès sociaux, une nouvelle fiscalité. La gauche doit s’engager à travailler à une nouvelle façon de produire. À une diversification des ressources énergétiques. J’insiste aussi
sur l’accès au savoir, toutes les réformes de la droite sur l’école et l’université sont contestées. Engageons des états généraux sur l’école du XXIe siècle.
Enfin, la gauche, une fois au pouvoir, devra adopter rapidement une loi qui interdise aux entreprises de
licencier lorsqu’elles distribuent des dividendes. Va-t-on enfin instaurer le vote des résidents étrangers, ce qui n’a pas été fait par le gouvernement Jospin entre 1997 et 2002 ? La
gauche aura-t-elle du courage, de l’audace, affirmera-t-elle ses valeurs ou jouera-t-elle toujours avec les logiques libérales ? Si la gauche sort de ces ateliers avec des
plates-formes communes partagées, elle sera en capacité de faire bien plus que de soutenir les manifestants sur le bord de la rue : leur donner un espoir que leurs revendications
soient enfin satisfaites.
Entretien réalisé par Jean-Paul Piérot
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