Moi, Chama, cinq ans, Angolais sans-papiers et sans père !
Chama, petit garçon angolais, est rentré seul au CP hier, à Saint-Denis. Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a rejeté, hier, le recours contre la procédure d’expulsion de son père, Joao Abel Gabriel, arrêté mercredi dernier et placé en centre de rétention. Depuis, Chama est livré à lui-même.
Dernière minute : Eric Besson, s’est engagé jeudi à réexaminer le dossier.
Chama Dieumerci a bien effectué sa rentrée au CP, jeudi matin. Sans son papa. « Il avait le sourire, il s’est installé dans la classe, a sorti son cahier. Il a tout de suite retrouvé ses copains, il était content », raconte Marie, mère d’une petite fille qui est dans la même classe que Chama, cette année encore. « Cela dit, son traumatisme doit être démentiel. » « On le prend sous notre aile », confie Margaret Lonneux, directrice de l’école primaire Jean-Vilar, à Saint-Denis. Cette rentrée sans incidents n’efface pas la colère des équipes enseignantes et des parents d’élèves du quartier. À l’école maternelle du Puy-Pensot, où Chama a effectué sa scolarité jusqu’à cette rentrée, c’est la consternation.
La directrice, Agnès Carruelle, et certains enseignants, sont allés mercredi au tribunal administratif de Cergy, apporter leur caution au père du petit garçon. « Je suis abasourdie », commente la directrice. « C’est une famille qu’il faudrait aider, au lieu de l’enfoncer. » Olivier Gestelle, qui a eu Chama comme élève, explique sa « peine ». « C’est un enfant qui a déjà subi une grande misère sociale. Il était complètement déstructuré lorsqu’il est entré à l’école. Nous avons entamé un travail de fond avec lui, il a vraiment beaucoup progressé. C’est un gamin qui est heureux dans le système scolaire. Et nous sommes fiers de sa réussite », appuie l’instituteur. Mercredi, au tribunal, il a bien perçu la détresse du gamin : « D’habitude, quand il nous voit, il se précipite vers nous, il crie "maître ! maîtresse !" C’est un gamin plein de vie, et doué. Là, il a très bien perçu les enjeux, il était tout timide. Il faut dire qu’il est vraiment très attaché à son papa. »
Chez les parents, même désolation. « Qu’est-ce-qu’on peut faire ? » est un refrain que les uns et les autres ont entonné devant les deux écoles maternelle et primaire. « C’est une honte ! Ce gamin est né en France, il doit faire sa scolarité en France. Il n’a déjà plus de mère, ils virent le père, ou l’embarquent dans un pays qu’il ne connaît pas. Tous ses repères sont ici », s’étrangle Florence. Car l’incertitude plane encore sur le sort de Chama : va-t-il rester en France, sans son père, aux bons soins de l’aide sociale à l’enfance, ou partir vers l’Angola ? Pour Cathy, cette situation est « intolérable ». Même s’il reste en France, « il va être complètement désocialisé, tout seul, avec des gens qu’il ne connaît pas. Tu parles d’une éducation pour tous ! » s’emporte Cathy. Véronique, l’institutrice de grande section de maternelle de Chama, s’émeut : « Le papa de Chama faisait ce qu’il pouvait avec ses moyens. Il a fait preuve d’intégration. Nous, on a construit un projet pédagogique autour de cet enfant. Le renier, c’est casser l’école. »
Hier matin, des élus sont venus apporter leur soutien à Chama et à son père : Patrick Braouezec, président de Plaine-Commune, Francis Longuelade et Jean Brafman, élus de Saint-Denis. RESF et la FCPE appellent à un rassemblement, ce soir, à 18 heures, sur le parvis de la mairie de Saint-Denis.
Caroline Constant
« L’audience a été très dure, raconte l’avocate Catherine Herrero. Le papa de Chama a pris la parole pour dire que son fils allait entrer en CP et qu’il aimerait bien l’accompagner. » Visiblement prête à tout pour expulser ce père de famille, la préfecture avait commis un mémo dénonçant « l’éducation déliquescente de l’enfant ». L’avocate s’emporte : « C’est tout bonnement scandaleux ! Ils font référence à une mesure d’assistance éducative qui concerne principalement la mère et indique, au contraire, que le père s’occupe très bien de son fils. Obsédés par la politique du chiffre, ils oublient toute considération humaine. » Car cet APRF viole des conventions internationales signées par la France qui garantissent le droit à la vie familiale et prône l’intérêt supérieur de l’enfant. À plusieurs reprises, le père a essayé de régulariser sa situation. En 2002, il était débouté du droit d’asile et, en 2006, de la circulaire Sarkozy, qui promet pourtant la régularisation aux parents d’enfants scolarisés.
Au tribunal, la directrice de l’école maternelle Puy-Pensot, où était scolarisé Chama ces dernières années, avait pourtant apporté son soutien et celui de l’équipe pédagogique, certifiant, lettres à l’appui, la participation et l’investissement du père dans la scolarité de son enfant. Ce matin, Chama aurait sans doute voulu, comme tous les enfants de France, tenir la main de son papa, pour entrer au CP.
Marie Barbier
Dessin d’Olivier Balez.
http://www.humanite.fr/Moi-Chama-cinq-ans-sans-papiers-et-sans-pere
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)