Au Mexique, le narcotrafic est roi !
L’intégralité de l’entretien avec Carlos Florès, spécialiste mexicain du narcotrafic, et chercheur au Centre de recherche et d’études supérieures en anthropologie sociale (CIESAS, Mexique), publié dans l’Humanité vendredi 21 aout 2009
Quelle est la situation actuelle du narcotrafic au
Mexique ?
Carlos Florès. Le narcotrafic a proliféré à des niveaux sans précédent en ce qui concerne sa présence dans le pays, sa capacité de violence, et son effet déstabilisateur sur l’Etat mexicain.
Dans divers régions du pays, la violence détériore rapidement les conditions sociales et met en doute la vigueur de l’Etat en tant que structure institutionnelle capable de garantir les aspects
les plus fondamentaux de la sécurité des citoyens. L’argent du narcotrafic a probablement servi au financement de plusieurs campagnes électorales. Tout cela mine la consolidation démocratique
du pays, étant donné que celle-ci ne dépend pas seulement de la tenue d’élections, mais aussi du renforcement d’un Etat de droit transparent et fort, dans lequel fonctionne effectivement les
valeurs et processus institutionnels de transparence, et de responsabilité des autorités devant les citoyens.
Quel bilan faites vous de la stratégie de « guerre contre les drogues » du président Felipe
Calderon ?
Carlos Florès. Elle laisse de côté certains aspects indispensables à une diminution durable de la violence due à la délinquance organisée. Les transformations institutionnelles et accords
politiques pour mettre fin à l’impunité et à la corruption - systèmes informels d’opération utilisés par de multiples entités et pouvoirs étatiques- n’ont pas été mis-en-place. Ceci est la
cause de fond de la criminalité organisée qui touche le Mexique. La délinquance organisée a pu y proliférer non pas seulement grâce à ses propres capacités et à une situation géographique
avantageuse (à la frontière du plus grand marché de drogues au monde, les Etats-Unis), mais à cause d’un régime politique qui a favorisé la reproduction de la corruption, et la capture
d’institutions étatiques par des intérêts privés, voir criminels.Cette situation ne s’est pas modifiée sur le fond, malgré l’alternance à la présidence il y a presque dix ans. Les pouvoirs
publics n’ont pas non plus été capables de détecter et d’immobiliser les actifs patrimoniaux et financiers des organisations. Cet aspect a pourtant fait recette dans les pays touchés par des
activités criminelles. Cela s’est fait en Italie, aux Etats-Unis, et même en Colombie, où ça a permis de donner un coup décisif il y a quelques jours à une organisation délinquante d’origine
mexicaine. Le manque de résultats des autorités mexicaines dans ce domaine est surprenant.
Quelle est votre réaction au récent rejet au Congrès américain de l’octroi d’une parti de l’aide (100 millions de dollars) accordée
au gouvernement mexicain pour la lutte contre le narcotrafic ?
Carlos Florès. Cela prouve que la communauté internationale analyse avec plus de détails le problème de sécurité au Mexique, à partir d’une information plus diversifiée, au-delà de
l’information généralement auto-complaisante fournie par le gouvernement mexicain . Tandis que les plus hautes sphères de décision du pays lance le défi de prouver un seul cas où des
institutions de sécurité mexicaines auraient violé les droits de la population, de nombreuses organisations nationales ou étrangères, d’Human Rights Watch, au Haut Commissaire des Nations Unies
aux Droits de l’Homme, en passant par la propre Commission nationale des droits humains, ont mises en avant de multiples irrégularités en la matière. La stratégie gouvernementale parait
n’insister que sur le déploiement de forces fédérales pour contenir la violence. Elle a été insuffisante. Elle a débuté au Michoacan (Etat mexicain) en 2007, et deux ans plus tard, avec
l’aggravation de la situation, il n’y a plus d’autre option que d’envoyer de nouvelles troupes. En aucun endroit du monde, une politique contre la délinquance organisée paramilitarisée ne peut
être victorieuse sans appliquer des politiques de reconstruction institutionnelle et de prévention sociale qui évitent que les organisations du crime ne se légitimisent auprès d’une base
sociale appauvrie et souvent oubliée par l’Etat.
Comment pourrait être gagné, à long terme, le combat contre les cartels ?
Carlos Florès. C’est une question très simple, mais qui contient en réalité des débats complexes. Il n’y a pas de solution facile et immédiate pour un problème qu’on a laissé pourrir et auquel
on n’applique pas les mesures de fond qui pourrait permettre son éradication. aucun pays n’est réellement en mesure de désarticuler complètement un marché illicite de la demande de drogues, ni
d’éliminer complètement le problème de la délinquance organisée. Plus le temps passe, plus les variables deviennent compliquées, et moins la solution est visible. Il y a quelques années par
exemple, il aurait été possible de maintenir la lutte contre la délinquance organisée à partir de la police. A présent, le caractère paramilitaire de la criminalité, fait qu’il sera de plus en
plus difficile de se passer de l’armée, qui possède un capacité de contrôle forte. L’incapacité chronique des autorités mexicains à générer des institutions policières fiables et efficaces a
conduit à la nécessité de maintenir les forces armées dans une tâche pour laquelle elles ne sont pas réellement qualifiées et dans où elles seront de plus en plus discréditées, étant donné la
forte probabilité que perdurent les violations des droits des citoyens. Cependant, le problème de sécurité n’est pas seulement celui des forces armées, car le système judiciaire dans son
ensemble ne fonctionne pas et n’est pas capable de surveiller les détenus dangereux. Les multiples évasions le démontrent. Beaucoup de processus (judiciaires) sont viciés, et les condamnations
obtenues sont infimes. Le combat contre la corruption n’est pas réalisé de manière systématique. Il est très difficiles d’atteindre les présumés coupables appartenant aux hautes sphères du
pouvoir, car ils bénéficient d’une autorité institutionnelle et de multiples protections légales, héritées du régime autoritaire duquel nous sortons et que dix ans de présidence du PAN (parti
libéral), n’ont pas réussi à démanteler. Je ressens la responsabilité d’insister sur la nécessité de promouvoir la réorganisation et la reconstruction des institutions policières, pénales,
pénitentiaires, et judiciaires, pour une démocratie plus seulement de discours, mais effective dans ses principes et pratiques quotidiennes. Néanmoins, ce type de tâches peut prendre du temps
et la construction de telles institutions est question de plusieurs années. Au vu de l’état de détérioration des institutions et des conditions économiques difficiles favorisant la pauvreté et
la délinquance organisée, et un manque de perspectives des autorités constituées, le panorama mexicain apparaît considérablement obscurs.
Entretien réalisé par Léonor Lumineau-Marsaudon
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