Editorial Par Jean-Paul Piérot
Poste SA contre La Poste !

Dernier Conseil des ministres avant que l’équipe gouvernementale ne s’égaye aux quatre points cardinaux. Dernier ordre du jour également qui nous projette déjà vers la rentrée sociale et doit éveiller la vigilance de tous ceux pour qui le service public demeure une valeur marquante du modèle social issu de la Libération. Certes, le citoyen qui s’efforce de se tenir au fait de l’actualité politique aura surtout entendu, au cours des quarante-huit heures qui viennent de s’écouler, la litanie des communiqués de l’Élysée sur un malaise présidentiel en plein jogging et les déclarations triomphantes de Roselyne Bachelot sur le front de la guerre annoncée contre la grippe A. Au passage, il est piquant de constater que rien n’est assez cher pour équiper 65 millions de Français de masques « altruistes », alors que durant des mois la ministre de la Santé n’a eu de cesse de culpabiliser malades et personnels hospitaliers, coupables de provoquer des dépenses trop onéreuses à la Sécurité sociale. Nous avons connu Roselyne Bachelot plus pingre qu’aujourdlorsqu’elle défendait les franchises médicales qui frappent les malades, y compris ceux qui souffrent d’affections lourdes ou durables. Aujourd’hui, rien n’est trop cher pour servir la communication gouvernementale et faire passer sous silence la pandémie de mauvais coups concoctés à l’Élysée.
Ainsi donc, ils veulent libéraliser La Poste. Le service public plébiscité par les Français, qui garantit l’égalité de tous en matière de distribution du courrier - au citadin d’une métropole comme au retraité d’un village de Lozère -, pourra devenir la proie d’investisseurs privés, lesquels ne manqueront pas d’occuper les créneaux les plus rentables. Le travail est largement entamé en conformité avec les directives européennes qui parachèvent la libéralisation complète du secteur postal, en ne laissant plus rien échapper à la sacro-sainte loi de la concurrence. Il n’est pas besoin d’être grand clerc, en dépit des dénégations hypocrites qui ne manqueront pas de nous être opposées, pour prévoir la suite de l’histoire : derrière le changement de statut transformant l’entreprise en société anonyme, le gouvernement crée les conditions pour une entrée des capitaux privés, y compris majoritaires. En la matière, d’autres exemples sont là pour le rappeler : le statut précède la propriété, et l’on change le statut pour changer la propriété. Sinon, quel intérêt y aurait-il à procéder à cette opération ?
On mesure à cette occasion quel sens il fallait donner aux propos du chef de l’État quand, devant le Congrès de Versailles, le 22 juin, il évoquait le modèle français. Certains observateurs avaient cru déceler une inflexion de la part d’un homme qui n’avait pas eu de mots assez durs contre ce modèle alors qu’il n’était encore que candidat à la présidence de la République. En réalité, la référence au modèle social ne visait qu’à relancer sa remise en question par les réformes qu’il entend « mener jusqu’au bout ». Et finalement, rien de substantiel ne distingue la politique actuellement conduite du cri du coeur lancé en 2007 par Denis Kessler, éminence du grand patronat qui écrivait dans un éditorial resté célèbre : « Il faut en finir avec 1945. »
Une suggestion enfin. Pourquoi ne pas dépêcher une mission d’information en Suède, premier pays européen qui privatisa sa poste, à la fin des années 1990 ? Et dont les habitants se plaignent toujours des conséquences désastreuses. Les Français sont attachés à une poste de qualité. Ils ne comprennent pas au nom de quel progrès est évoquée déjà la distribution du courrier à J+2. Ils sont attachés au service public et à l’héritage de 1945. Cela devrait suffire pour constituer un large front pour sauver la poste publique.
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