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Olivier ne veut pas crever au travail, Elizabetta a tout donné à son boulot mais n’est pas prête à
donner toute sa vie. Quant à Laurent, il n’espère presque plus avoir de retraite.
« Olivier, moitié corse, moitié marseillais », c'est ainsi que se présente cet ouvrier du
bâtiment.
Il raconte : « A dix huit ans, j'ai fait, à Calvi, ma ville natale, quelques erreurs de parcours. J'ai oublié de me présenter aux épreuves du baccalauréat et traîné un peu trop
tard dans les rues. Résultat des courses, c'est mon père, ouvrier du bâtiment, un dur de dur, qui, à ma sortie de prison, m'a dit que son patron voulait bien savoir de quoi
j'étais capable. J'ai cinquante sept ans aujourd'hui et ce métier, celui dont mon père était si fier, je l'ai dans la peau. J'ai voulu voir le continent et j'ai débarqué un beau
matin à Marseille, parce que ce patron avait un chantier là bas. J'y suis resté, enfin pas trop longtemps... Je ne supportais pas l'autorité ni les conditions de sécurité. Je
voulais juste voler de mes propres ailes et j'ai pris un avion vers le Sénégal. J'ai vu Slimane, mon camarade de travail, faire le grand saut du haut d'un échafaudage de
fortune. Quatre planches mal jointes et trois enfants orphelins. C'était dur l'Afrique, dur d'y voir crever des copains bien plus jeunes que mon père. Je suis rentré au pays,
comme on dit. J'ai calmé le sang qui bouillonnait dans mes veines et me suis coulé dans un moule. Une femme et deux enfants. Faut bouffer tous les jours et j'ai repris mon bâton
de pèlerin. Je suis plutôt bon dans mon job et assez courageux. Y'a pas eu de problème de réinsertion à Marseille... »
« Et puis, dit-il, on prend de l'âge, on voit les politiques faire leurs petites affaires sur notre dos, le sourire aux lèvres. Moi j'aime le travail bien fait et je suis très
fier d'avoir contribué à construire de beaux logements ici ou ailleurs. Mais il ne faut pas me chercher trop non plus. Dans trois ans, je décroche, n'en déplaise aux stratèges
qui nous gouvernent. Et si ce pouvoir en décide autrement, s'il décide que je dois faire le grand saut comme Slimane, il aura sur la conscience la détresse de mes deux garçons.
Pas prêts, eux, à crever sur le lieu de travail à 67 ans ».
Chef de service dans une importante filiale bancaire, docteur es lettres, Elisabetta Lanzoni a
toujours privilégié sa carrière singulière dans un univers qu’elle estime toujours aussi « réservé » vis à vis des femmes. Mais aujourd’hui, la cinquantaine dépassée, son vrai
problème c’est la possibilité d’un éloignement de la date de sa retraite. Une hypothèse qui donne à son quotidien une dimension réellement dramatique.
« Jusqu’à ces derniers mois j’ai vraiment tout donné pour mon Job. Je voulais avancer toujours, relever en permanence de nouveaux défis professionnels, mais lorsque les
responsables gouvernementaux ont annoncé leur intention d’avancer de 2012 à 2010 la date de la clause de revoyure des retraites, j’ai failli craquer. On ne peut pas mener les
gens en bateau de cette manière. Remettre en cause en permanence les acquis sociaux. Ce n’est pas possible, pas admissible, pas supportable. Nous ne sommes pas des machines que
l’on peut reprogrammer sans soucis autant de fois que nécessaire. Moi j’ai donné ma vie à mon métier et à ma carrière. Je suis fière d’avoir pu m’imposer dans un secteur où les
responsabilités ne sont pas souvent données aux femmes. Mais je voulais aussi vivre après ma carrière. Profiter de tout ce que j’avais négligé. L’allongement de la durée de
cotisation est déjà un scandale. Repousser en plus l’âge de départ à la retraite, pour les femmes comme pour les hommes, ce serait dramatique. Il y a de quoi exploser. Exploser
! »
A l’autre bout de la vie active, Laurent est étudiant à l’université d’Avignon. La retraite, ce
n’est pas un horizon proche pour ce jeune homme de 25 ans, qui en dehors de ses études, galère de petits boulots en petits boulots.
Du coup, « je suis d’une génération qui n’espère presque plus avoir de retraite. Je ne vais sans doute pas commencer de « vrai » boulot avant l’âge de 30 ans, il y a donc peu de
chances que je puisse même la prendre à 67 ans… je ne compte pas avoir de retraite éventuellement avant 80 ans. »
Un fatalisme qui s’explique par un vécu de plus en plus dur. Petits boulots au noir pendant le festival, dans les restos, une vision du monde du travail qui a commencé par le
pire. Allonger l’âge de la retraite pour Laurent, c’est « allonger le temps de ma vie passé à travailler dans des conditions qui jusqu’ici ne me donnent qu’une envie, me passer
du travail si je le peux. Mon expérience du travail, c’est le STO, moins le voyage en Allemagne… et je n’ai pas envie, du coup de travailler toute une vie pour me retrouver avec
rien à la fin. »
Pour autant, ce manque d’espoir correspond aussi pour lui à ce que vivent ses parents « qui bossent toujours aussi dur, mais dont les droits diminuent. »
Ceux-là font grise mine à la perspective de prolonger bien après 60 ans ; à cet âge, on a envie de s’arrêter « pour souffler, profiter des petits-enfants, se cultiver… Bref,
vivre un peu avant d’être trop vieux, juste bon à rester assis… Comme le disaient les anciens : place aux jeunes ! »
Témoignages
Recueillis par Gérard Lanux, Salvatore Lombardo et Christophe Coffinier.
Photos Redouane Anfoussi
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