
La 96e Grande Boucle s’élance aujourd’hui dans les rues friquées de Monaco. Quatre ans après sa septième victoire, Lance Armstrong sera au départ…
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Monaco, envoyé spécial.
Quelque chose d’anachronique. D’inapproprié. D’ostentatoire. Pour éviter le grand nulle part où se perdent les passions les plus nobles, et se désangoisser un peu face à la grand-messe
recommencée d’où jaillit annuellement cette ferveur populaire par laquelle se justifient tous les recours à l’histoire, nous regardions interloqué, hier, le barnum du Tour envahir peu à peu
les rues de la principauté de Monaco. Et nous doutions. Même de la bonne volonté d’organisateurs - « le Tour doit aller partout » - dépassés par le monstre qu’ils ont créé.
Curieuse évolution tout de même. On voudrait fermer les yeux, ne penser qu’au théâtre sportif à venir, se dire que la figure du héros sportif se cache toujours sous le poids des événements.
Seulement voilà, comment ne pas vomir devant ce décor de carton-pâte au luxe décomplexé qui nous entoure ? Comment ne pas se demander pourquoi cette pipolisation rampante et minable a
achevé de s’imposer à tous, jusque sous les tréteaux de la Grande Boucle ?
Si la recherche du prestige justifie tout, alors, du haut de son rocher grotesque, le bon prince Albert peut triompher. Entre 200 000 et 300 000 personnes, fans de vélo et amoureux des arts symboliques, sont attendues ce samedi pour un prologue façon contre-la-montre (15,5 km). Choc social et culturel en prévision… Le suiveur groggy, lui, glisse sur le marbre et la moquette épaisse d’une salle de presse transformée en salon VIP, toisant du regard les caméras de vidéosurveillance qui traquent nos moindres faits et gestes. Vingt Tours au compteur. Et tout ça pour ça.
Pendant ce temps-là, l’homme le plus puissant du cyclisme moderne, à la tête de sa fondation, Livestrong, assume son retour aux affaires avec la tranquillité métronomique des grandes opérations de communication mondialisées, entamée dimanche dernier avec Michel Drucker et poursuivi toute la semaine par la médiacratie coalisée quêtant des traces d’émotionnel, faute de mieux. Car Lance Armstrong, septuple vainqueur, objet de toutes les curiosités plus ou moins malsaines depuis son premier triomphe en 1999, revenu de l’enfer du cancer, est bel et bien là. Après quatre années d’absence. Là et omniprésent. Tellement qu’on voudrait n’en pas parler (croyez-nous), pour ne pas brouiller l’essentiel. Chacun est donc invité à tenir la chronique élogieuse d’un come-back stupéfiant. Le Texan a 37 ans. Et le mystère se poursuit, avec sa substance romanesque indispensable à toute aventure à dormir debout. Mais au fait, pourquoi revient-il ? Lui répond : « Je ne le fais ni pour l’argent, ni pour gagner un autre Tour, ni pour devenir célèbre… J’ai déjà tout ça. Il s’agit d’aider ma fondation, qui soutient la lutte contre le cancer. Et aussi de mon désir de courir : je veux courir. » Voilà pour la version officielle. Les vraies raisons ? D’abord une probable instrumentalisation de son engagement humanitaire [1], Livestrong s’étant transformée depuis l’été 2008 en une affaire très lucrative, avec son site Internet, son merchandising et les conférences du boss à 200 000 dollars l’intervention (le double des tarifs réclamés par Bill Clinton). Si cela ne saurait remettre en cause son engagement dans la bataille contre la maladie (évidemment), pourquoi refuse-t-il néanmoins de s’expliquer sur certains agissements de sa fondation ? Ensuite, Lance Armstrong ne détesterait pas une reconversion dans la politique, comme il l’a évoqué avec Nicolas Sarkozy en personne lors d’une récente conversation téléphonique. Objectif : le poste de gouverneur du Texas, en 2014… « Mon retour est déjà un succès, dans la perspective de la fondation, j’ai déjà gagné », clame-t-il dès qu’il prend la parole. « J’ai beaucoup changé », ajoute-t-il, l’air grave. Mais ce qui a surtout changé, ce sont les relations entre l’Union cycliste internationale (UCI) et Amaury Sport Organisation (ASO). À la faveur de l’hiver, et avec la complicité de l’influent Jean-Claude Killy, ancien patron d’ASO et actuel vice-président du CIO à qui l’on prête l’idée du retour d’Armstrong, se déroula une improbable réconciliation entre l’UCI et le Tour, soldée par l’éviction du patron d’ASO, le courageux Patrice Clerc, jugé trop « antidopage » au goût de certains… Résultat, les dirigeants du Tour, salariés du groupe Amaury, déroulent le tapis rouge à un ex-vainqueur du Tour accusé dans l’Équipe (qui appartient au même groupe), quelques semaines après son dernier triomphe, d’avoir pris de l’EPO en 1999 sur la base d’échantillons d’urine congelés. Test « fiable à 100 % », selon l’Agence française de lutte contre le dopage (lire ci-contre). Oublié, le scandale ? Effacé, au nom de l’intérêt supérieur du cyclisme mondial et de ses affaires en particulier ? Armstrong, incarnation d’une remise au pas collective ? Silence dans les rangs ? Les complices de cette forfanterie à l’esprit du vélo sont nombreux, vendeurs d’émotion incapables d’en assumer la traçabilité, tous retranchés derrière le paravent bien utile du passeport biologique. Mais il y a une autre raison à laquelle personne ne songe vraiment. Et si Armstrong venait tout simplement pour perdre ? Dans sa volonté de se forger une image plus humaine, une défaite avec panache (souvenons-nous d’Hinault en 1984 ou de Fignon en 1989) serait à coup sûr une porte d’entrée en popularité. À défaut de tutoyer le mythe, l’Américain vouvoierait enfin le peuple du Tour, avec lequel rien ne fut jamais évident.
« Allez ! Passez à autre chose, Armstrong n’est peut-être pas le pire de tous », nous dit-on. Possible. D’ailleurs, la liste des absents contraints et forcés de ce 96e Tour en dit long. Liste non exhaustive des « tombés » : Ricco, Vinokourov [2] , Rasmussen, Sella, Colom, Astarloa, Gonzalez, Hamilton, Valverde, Steegmans, Dekker [3].… En revanche, le Belge Tom Boonen, qui n’était « pas le bienvenu » pour la direction du Tour depuis son contrôle à la cocaïne, a obtenu hier gain de cause auprès de la chambre arbitrale du CNOSF. Le Tour a pris acte, dans un communiqué, espérant que « cette nouvelle chance donnée » à Tom Boonen « le conduira à adopter un comportement exemplaire durant l’épreuve ».
La schizophrénie cycliste mériterait un beau maillot jaune !
Jean-Emmanuel Ducoin
[1] Lire absolument le Sale Tour, le système Armstrong, de David Walsh et Pierre Ballester. Éditions du Seuil.
[2] Après deux ans de suspension, le Kazakh a annoncé jeudi à Monaco son retour dans le peloton à la fin du mois.
[3] Déclaré positif cette semaine après de nouveaux tests effectués sur des échantillons datant de 2007
http://www.humanite.fr/Cyclisme-le-re-Tour-du-refoule
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