Crise du lait : Barnier marche sur des oeufs !

Saint-Flour (Cantal), envoyée spéciale.
Ça aurait pu être pire. Michel Barnier était attendu de pied ferme, hier, par les jeunes agriculteurs (JA) dont le syndicat concluait, en pleine crise du lait, son congrès à Saint-Flour, dans
le Cantal. Certains hésitaient quant à la façon d’accueillir le ministre de l’Agriculture… le mot « tomates » circulait.
Les 700 délégués ont finalement opté pour une relative retenue, qui n’a pas empêché le nouveau député européen
d’arriver sous les huées, de se faire traiter de « vendu » et même de discourir avec, en bruit de fond, un concerto sifflant « La, la, la, schtroumpf la, la », comme pour
dire : « On ne gobe pas le pipeau. »
700 euros de traites
Il n’était pas le seul visé. « Jean-Michel Lemétayer, producteur ou politique ? » affichaient les tee-shirts des jeunes producteurs de lait, en dépit de l’absence impromptue du
président de la FNSEA (un vol annulé, le matin même, à Orly). De fait, l’accord, signé la semaine dernière, sous la houlette de l’État, entre le syndicat majoritaire et les entreprises
laitières ne passe pas.
Le consensus statue sur un prix indicateur variant de 262 euros la tonne de lait - payés par les entreprises productrices de poudre et de beurre, produits très dévalués sur les marchés mondiaux - à 280 euros la tonne - pour la fabrication de produits de grande consommation comme le fromage, toujours très rentable.
Un léger plus par rapport aux 210 euros la tonne qu’ont touché les éleveurs en avril. Mais loin, toutefois, des 305
euros, au minimum, que revendiquent les JA. D’autant qu’il s’agit là de moyennes établies sur l’année. « Il se peut que les prochaines payes de lait ne facturent que 240 euros les 1 000
litres », notent Vincent et Laurent, tous deux producteurs en Haute-Saône. Ils ont respectivement vingt-trois et vingt-huit ans, et se sont installés récemment. Pas dans les pires
conditions, d’ailleurs, l’un et l’autre s’étant associés à leur père, déjà dans le métier. N’empêche. Agrandissement de la ferme, achat de matériel et de terres… leurs investissements se
chiffrent à 110 000 et 150 000 euros. L’emprunt, étalé sur quinze ans, leur vaut des traites d’environ 700 euros par mois, à déduire de leurs revenus, de 1 200 et 1 500 euros. Jusqu’alors. Car,
en mai, ils n’ont rien pu prélever.
Ceux qui démarrent
Le fait est que la baisse du prix du lait affecte singulièrement ceux qui démarrent dans le métier. La filière comptait jusqu’alors parmi les mieux régulées et attirait près de la moitié des
nouveaux exploitants (3 000, sur 7 000 en moyenne par an). La crise change la donne. Les jeunes y regardent à deux fois. Surtout, les banques et les pouvoirs publics ne donnent plus leur feu
vert quand le doute pèse sur la capacité des empruntants à honorer leurs traites dans le contexte actuel. « Dans notre département, la CDOA (commission chargée de valider les plans
d’installation - NDLR) a déjà refusé six à sept dossiers depuis janvier », relève Laurent. Vincent, qui a contracté son emprunt ce même mois et souligne cette remarque que lui a faite son
banquier « En ce moment, je vois plus de demandes d’avance de trésorerie que de demandes d’emprunt… » « Un accord qui ne garantit pas le revenu des producteurs est un mauvais
accord », notait dans ses conclusions William Villeneuve, président des JA.
Paradoxe ? Michel Barnier, pourtant accusé de l’avoir orchestré, conserve un réel capital sympathie dans le
syndicat où il préserve son image de gars franc du collier. Heureusement pour lui. Hier, il n’a fait que marcher sur des oeufs. Il aurait pu s’en prendre…
Marie-Noëlle Bertrand
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