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International - Article paru le 8 juin 2009 dans l'humanité


Enquête


Comment vivent les irakiens à Bagdad ?



Les Irakiens rejettent le confessionnalisme et tententde revivre en sécurité. Si les attentats et les meurtres demeurent, ils ont baissé en intensité. Reportage dans différents quartiers de la ville.

Bagdad (Irak), envoyé spécial.


La voiture est bloquée sur le pont al-Rasheed, qui enjambe le Tigre. Combien fait-il dans l’habitacle ? Le thermomètre franchit allégrement les 45 Celsius. Tout est bloqué. Pourtant, personne ne proteste. Pas un seul coup de Klaxon, fait étonnant pour un pays du Moyen-Orient où, comme l’avouait quelques mois auparavant un chauffeur de taxi palestinien, « sans freins, je continue à rouler ; sans Klaxon je m’arrête immédiatement pour réparer ». Les Irakiens, en réalité, font contre mauvaise fortune bon coeur, si cela doit leur apporter plus de sécurité dans leur vie quotidienne bouleversée, malmenée depuis la chute de Saddam Hussein en avril 2003, devenue un enfer en 2006 et 2007 avec les affrontements intercommunautaires meurtriers : voitures piégées, attentats suicides, corps décapités, kidnappings. Le niveau d’horreur est certes retombé, mais des explosions provoquent toujours des morts. Il y a une dizaine de jours, c’est un marché de Bagdad qui en était la cible. La semaine dernière, une voiture piégée a tué des soldats américains et des civils irakiens en plein centre de la ville.

Si les embouteillages sont toujours l’apanage de Bagdad, cela dépasse maintenant l’entendement. La faute à la réorganisation totale de la ville depuis l’occupation américaine. Une partie du centre, rebaptisée « zone verte » (green zone), a barré de grands axes urbains. C’est une grande boîte de béton dans laquelle se trouvent le Parlement, un grand hôtel et les infrastructures américaines encore restantes, longtemps siège du Conseil de l’autorité provisoire (CPA), lorsque Paul Bremer, l’envoyé de Bush, était le maître des lieux, aujourd’hui censé être aux mains des Irakiens : en réalité, les accès sont contrôlés par des « contractants », des compagnies de sécurité privées avec d’anciens soldats américains comme kapos et des Péruviens en treillis pour tenir les fusils M-16. Ailleurs, c’est un peu pareil, les mercenaires en moins. Dans les différents quartiers, pour empêcher l’entrée de véhicules piégés, on a hérissé des murs de béton et condamné l’accès par les petites rues. La dangerosité de l’endroit se mesure alors à la présence des policiers irakiens et surtout à leur tenue : du simple uniforme en toile à l’équipement complet du combattant avec gilet pare-balles, casque, fusil et lunettes pour visée de nuit.

Le fameux quartier de Sadr City - 2 millions d’habitants presque exclusivement chiites - est à classer dans la dernière catégorie. Parler de check-point pour y pénétrer, relève de l’euphémisme. Il faut subir un contrôle long et poussé. Montrer patte blanche, en somme. Plus qu’un quartier d’ailleurs, c’est une véritable ville. Autrefois appelée Thaoura City (ville de la révolution) parce que construite au moment de la révolution qui avait renversé la monarchie, elle a accueilli des paysans du sud de l’Irak. Rebaptisée Saddam City - faut-il expliquer pourquoi ? -, elle a longtemps vécu comme en marge de la société irakienne, abandonnée par un pouvoir paranoïaque aux mains d’une tribu. Son surnom de « petite Moscou » vient du nombre de militants communistes qui s’y trouvaient. Devenue depuis 2003 Sadr City (du nom d’un ayatollah révéré, opposant de Saddam et père de Moktada, patron de la révolte actuelle d’une partie des chiites et de l’armée du Mahdi), elle est toujours en déshérence. Tout est défoncé, des détritus jonchent le sol, des carcasses de voitures sont disséminées sur les bords des larges avenues ressemblant à des terrains vagues.

Abou Baker nous attend là, pas vraiment rassuré. En 2007, la maison de ses parents a été bombardée par les Américains. Un de ses frères a perdu un oeil. « Maintenant ça va mieux, affirme-t-il, mais je ne suis pas très optimiste parce que nous n’avons aucune garantie que ce calme perdure. » Fier de son quartier où il est né (« à Tahoura City », précise-t-il), il semble néanmoins regretter que « les gens considèrent la revendication confessionnelle comme une révolution populaire ». Il assure que « certains sont payés pour mettre du désordre, ce sont des criminels ». Il ajoute : « On sait que ces problèmes sont dus à des groupes iraniens. » Il y a un mois, trois personnes ont été abattues par des tueurs à moto. « Tout le monde sait que ce sont des Iraniens. Ils commettent ces crimes juste pour dire qu’ils sont là, soutient Abou Baker. Ici, tout le monde connaît tout le monde. On sait qui a été en Iran suivre des entraînements, qui s’est enfui là-bas lorsque l’armée voulait l’arrêter. » Si l’on en croit Ahmed al-Massoudi, membre du Parlement et porte-parole du regroupement des sadristes (la branche politique de Moktada Sadr), « l’armée du Mahdi n’existe plus et a été remplacée par des groupes centrés sur les activités sociales ». C’est ce qu’il a déclaré à l’Humanité, en ajoutant néanmoins, pressé par les questions, que « la présence des forces américaines (nous) donne le droit de (nous) défendre, de résister. C’est pour cela qu’il y a toujours des opérations contre les Américains, partout dans le pays ». Abou Baker reste sceptique. « L’armée du Mahdi n’existe plus mais elle s’est transformée en groupes financés par l’Iran. La preuve, ils ont des armes iraniennes et vont régulièrement là-bas. » Abou Baker sait de quoi il parle. Dans la maison en face de chez lui vit un homme dont le fils est chef d’un de ces groupes. D’où les rideaux tirés et la porte fermée pour nous recevoir. Nous ressortirons par-derrière. À l’abri des regards indiscrets.

À Bagdad Djedida, longtemps quartier mixte de la capitale, la situation est moins tendue, même si la présence massive de la police dit bien que la tension n’est pas totalement retombée. « Maintenant, c’est mieux, parce que le gouvernement est plus fort », se réjouit Ahmed Abou Nael, qui vit là avec sa famille depuis dix-huit ans. « Avant, les femmes ne pouvaient pas sortir à cause des kidnappings et des attentats. » Sa femme, Manal Rahim, acquiesce. « Je sortais faire les courses mais je ne savais jamais si j’allais rentrer. » Ahmed laisse échapper ses contradictions. Il accuse pêle-mêle les Arabes non irakiens de tous les maux : « On a arrêté un Tunisien et un Syrien », affirme « croire en l’apparition du Mahdi (le Messie - NDLR), pas en un homme », « aimer le premier ministre al-Maliki car il est honnête et a bien travaillé », et rappeler que « les Irakiens ne se rassemblent qu’avec le tambour et ne se séparent qu’avec le bâton ». Selon lui, sunnites ou chiites, les relations à Bagdad Djedida sont restées les mêmes. « La violence a fait fuir aussi bien les uns que les autres », souligne-t-il.

À Al Douri, banlieue de Bagdad, Iman Arawi, une sunnite, nous reçoit dans une maison modeste mais, surprise, sans aucun signe religieux sur les murs. Ni versets du Coran ni image de la Kaba (autour de laquelle tournent les pèlerins à la Mecque). Elle-même, pas plus que sa fille, ne porte de voile. « Nous avons beaucoup souffert ces dernières années », précise-t-elle. À l’extérieur, elle s’est mise à porter le hijab depuis leur retour de Syrie en 2007, où ils avaient trouvé refuge. Elle est institutrice et l’administration de l’école où elle travaille avait fait savoir aux familles et aux personnels que le signe islamique apparent était plus que conseillé. « Nous avons d’autant plus obtempéré que nous avions peur », explique Iman. Il y a un mois, un jeune homme a été tué dans le quartier. Il faisait partie des Sahwa, les milices sunnites tribales qui combattent Al Qaeda. « Pourtant, les rapports entre nous, sunnites, chiites, chrétiens, sont restés très forts », soutient l’enseignante. Elle en veut pour preuve sa voisine, chrétienne, qui a pris soin de leur maison et de leurs affaires lorsqu’ils étaient à Damas. « Je n’ai aucun espoir, dit-elle. Tout se dégrade. Même le niveau des élèves est très bas. » Dans le quartier 52, où vivent Achour et sa famille, des chrétiens, on raconte les peurs, les difficultés, la nécessité de quitter son quartier d’origine, tant les affrontements interconfessionnels étaient durs. Miqa, le père d’Achour, dit : « Je regrette la vie d’avant la guerre. On était libres, on avait la sécurité. »

Dans l’instabilité chronique, lot quotidien de l’Irak d’aujourd’hui, même les chansons changent. On n’y parle plus - ou moins - d’amour. Moins d’eau de rose, d’« habibi » (mon chéri) ou d’« habibte » (ma chérie). On évoque la réunion de la famille irakienne, la nostalgie qui submerge ceux qui ont dû quitter l’Irak. « Je souhaite revenir chez moi », entend-on, loin des niaiseries « pétrodollardisées » en provenance du Golfe. Ahmed Nussaif, plasticien, est resté sur place. Sa dernière exposition, l’an dernier, s’intitulait « Béton », parce que, dit-il « le béton nous rappelle tous les jours la crise, l’insécurité, les mauvaises conditions de vie ». Il prépare maintenant « Sous-Titre », l’évocation des informations qui défilent sur les écrans de télévision. « La situation s’est quand même améliorée. Tous les soirs on se réunit entre artistes, on chante, on boit, on se dispute. » Dehors, à Karada, on voit même des femmes dans la rue, sans voile, prendre le volant de leur voiture. Comme si la volonté populaire, croyante mais pas confessionnelle, voulait se défaire une fois pour toutes des sectarismes mortels. Malgré les explosions et les assassinats.

Pierre Barbancey

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Tag(s) : #Monde
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