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Tribune libre - Article paru le 3 juin 2009 dans l'Humanité

Idées

Le malaise des travailleurs sociaux

Dans les relations aux familles populaires, les assistantes sociales subissent les effets de la déconstruction néolibérale de l’état social.


Les Coulisses de l’État social. Enquête sur les signalements d’enfant en danger, de Delphine Serre. Éditions Raisons d’agir, 2009, 310 pages, 20 euros.


Aujourd’hui, il est à la mode de s’interroger sur les classes moyennes : cela donne lieu à nombre de considérations bien imprécises. Plutôt que de produire un discours de plus, Delphine Serre a choisi d’aller voir ce qu’il en était en interrogeant et observant des assistantes sociales au travail. Liée aux pratiques caritatives du début du XXe siècle, leur activité s’est institutionnalisée au fur et à mesure que l’État organisait le secteur social. Mais qu’en est-il aujourd’hui alors que « l’État social » se rétrécit et que, comme tous les agents « de la main gauche de l’État », pour reprendre la belle expression de Pierre Bourdieu, les travailleurs sociaux sont confrontés à une précarité et une pauvreté grandissantes ?

Pour saisir ces transformations et pouvoir décrire minutieusement la variété des réactions des assistantes sociales, l’auteure a choisi d’étudier une pratique révélatrice des contradictions de leur situation et de leurs interrogations sur l’efficacité et la légitimité de leurs manières de faire et de penser : le signalement à la justice de l’enfance en danger. En effet, malgré les tentatives bureaucratiques d’élaboration de normes, la définition de l’enfance en danger demeure très ambiguë.

Le malaise des travailleurs sociaux n’en apparaît que plus clairement. D’abord les assistantes sociales subissent les contraintes d’une bureaucratisation croissante. Paradoxalement, dans un contexte néolibéral qui, sans cesse, fait référence à la « responsabilité », les injonctions managériales se font pressantes. Ensuite, bien que la mission d’encadrement des familles, qui impose de distinguer les situations familiales acceptables de celles considérées comme devant être corrigées, soit devenue omniprésente, elle est, étant donné la marge de manoeuvre de plus en plus réduite dont les travailleurs sociaux disposent, de plus en plus difficile à mettre en oeuvre. Les assistantes sociales se trouvent, de plus en plus, sur le front de la misère sociale et des malheurs qui l’accompagnent sans véritables moyens pour y faire face. On comprend que certaines y soient particulièrement sensibles.

Face à ces contraintes et difficultés, les unes et les autres - c’est sans doute la partie la plus originale du livre - ne réagissent pas de la même façon : leur groupe professionnel se divise sur les analyses des causes du malaise et sur les moyens d’y remédier : elles ne perçoivent pas de la même façon les problèmes des familles des classes populaires qu’elles rencontrent fréquemment. Mieux, les écarts de points de vue donnent lieu à des tensions et des controverses parfois vives autour de l’émancipation féminine, de la précarité, de la justice, du contrôle social… qui, faute d’aboutir, contribuent à leur tour à la démoralisation.

En cela, l’examen attentif de leurs réactions permet de mieux comprendre l’usure psychologique que vivent l’ensemble des salariés qui représentent l’État dans ses missions de relations avec les administrés - que ce soit, pour n’en citer que quelques-uns, les guichetiers de La Poste ou des CAF, les enseignants, le personnel médico-social, les juges pour enfants ou les psychiatres des prisons. Comme le dit si bien Delphine Serre : « La dégradation de leurs conditions de travail, liée notamment à une autonomie de plus en plus contrôlée et à un sentiment d’impuissance croissant, est le miroir de la dégradation des conditions de vie des personnes auxquelles elles font face. »

Christian de Montlibert, sociologue

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Tag(s) : #Société
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