L'économie de l’Espagne
s’écroule comme un château de cartes !
Madrid, envoyée
spéciale
Par petites touches, les coquelicots nuancent l’aridité des terres de Castille-La Manche. Au XVIIe siècle, le romancier Miguel de Cervantes y mettait en scène son célèbre Don Quichotte. Quatre
siècles plus tard, sur les moulins invisibles contre lesquels l’ingénu hidalgo croisait le fer, des édifices en brique rouge, marque de fabrique de la construction espagnole, ont pullulé. Mais
depuis plus d’un an, les grues sont en panne. Le krach de l’immobilier a fissuré l’économie, qui affichait encore, en 2008, un taux de croissance de plus de 3 %. Le modèle florissant mais
non partagé, qui faisait, il y a quelque temps encore, le bonheur des néolibéraux de tout poil, s’est écroulé comme un château de cartes. L’Espagne affronte une récession galopante (-
2,9 %). Avec plus de 4 100 000 sans-emploi, le pays connaît l’un des plus forts taux de chômage en Europe. Il pourrait même franchir le seuil inquiétant des 20 % en 2010. Dans un État
dépourvu de réelle protection sociale, le risque de marginalisation est évident.
Le rêve à l’espagnole ou la fièvre du tout-béton
À Talavera de la Reina, la seconde ville la plus importante de cette province, on a financé à tour de bras le rêve à l’espagnole. La construction et les emplois induits (ciment, brique, métal,
panneaux solaires) sont devenus le gagne-pain. Cette cité de 85 000 habitants et ses alentours ont compté jusqu’à 20 agences immobilières au moment du boom. Depuis l’éclatement de la bulle
spéculative, nombre d’entre elles ont baissé le rideau. Nacho Alvarez (1) nous reçoit dans son agence, où il travaille à son compte. Plus qu’une société contre trois, hier, trois employés
contre dix-sept. Le brutal renversement de tendance est passé par là. Décontracté, en jean et tee-shirt, ce jeune Castillan raconte comment la fièvre du tout-béton était au service de la
spéculation foncière et immobilière. « De tradition commerciale, la spécialité de Talavera de la Reina est devenue la construction », à l’image du reste du pays, soutient Nacho. Mais
si les grandes entreprises construisent à perte de vue, l’accès au logement n’en est pas pour autant facilité. L’Espagne compte trois millions d’appartements vides, dont 100 000 en Castille-La
Manche. Le prix du mètre carré a augmenté de 200 % à mesure que les candidats à un toit recevaient l’aval des banques en contrepartie d’hypothèques aventureuses (voir ci-contre). Depuis la
montée en flèche des taux d’intérêt, beaucoup d’immigrés, les premières victimes de la crise, « ont commencé à rendre leur appartement aux banques ». « Elles vont devenir le
grand agent immobilier » espagnol, constate Nacho. Les rares élus à s’être opposés à la tentacule immobilière, comme le maire d’Izquierda Unida de Seseña, petite bourgade située à
proximité de Madrid, la capitale, se sont vus traînés en justice par les patrons du béton.
Une croissance bâtie sur la précarité du travail
Il y a une semaine, lors du débat sur l’état de la nation, le président socialiste du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, a énoncé le principe d’une substitution du « modèle de
croissance de la brique par des ordinateurs », selon sa formule.
Une intention louable mais qui n’y changera rien, corrige l’économiste et chercheur à la Fondation d’études marxistes (FIM), Eddy Sanchez. « Le modèle de croissance espagnole s’est bâti avant tout sur la précarité du travail », analyse-t-il. Dès lors, « on peut interchanger les secteurs sur lesquels reposerait un nouveau modèle de croissance mais le problème restera entier si l’on continue à faire pression sur les salaires et à créer des postes de travail peu qualifiés, mal rémunérés et surtout instables ». De fait, explique-t-il, « le capitalisme espagnol a reposé sur un triptyque : la précarité du travail, l’endettement des familles et un énorme déficit extérieur. Si l’on n’inverse pas la tendance en liant la croissance au pouvoir d’acquisition des salariés, le statu quo sera inévitable ».
Pendant ce temps, les Espagnols sont priés de se serrer la ceinture. Mais, comme le disent Maria José Gomez et Laura De Mingo - dont le compagnon est également privé d’emploi -, la première précaire, la seconde au chômage, à moins « de devenir esclaves, que faut-il faire » ? Depuis leur entrée dans la « vie active », les deux amies n’ont cessé de cumuler les petits boulots « de huit heures déclarées quatre, des contrats d’une demi-journée suivis de longues périodes de chômage ». Maria-José vient de décrocher un emploi de trois mois. « Quand on me l’a annoncé, j’étais aussi heureuse comme si j’avais gagné au Loto ! » dit-elle avec dérision, en précisant qu’ils sont souvent plus de 2 000 à postuler pour un même CDD ! Les précaires, qui représentent plus de 30 % des emplois en Espagne, vivent grâce à leurs parents, « le matelas », comme les qualifie Laura. Mais avec la crise, cette colonne vertébrale a tendance, elle aussi, à plier.
Si la mobilisation n’est pas encore à l’ordre du jour - l’hypothèque étant une arme dissuasive contre les esprits
revendicatifs -, il n’est pas exclu que le mécontentement se retourne contre la récente immigration. Nacho Alvarez évoque le problème en parlant « de relations déjà mauvaises ».
À Talavera de la Reina, les coquelicots sont en fleurs et les moulins ont cessé de tourner.
(1) L’identité a été modifiée à la demande de notre interlocuteur.
Cathy Ceïbe
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