Elections européennes, l'opération diversion !
À un mois des élections au Parlement européen, c’est moins l’Europe que le tiercé gagnant pour 2012 qui occupe la
bulle politico-médiatique. Avec cette seule et unique question, affichée hier à la une du quotidien Libération : « Comment battre Nicolas Sarkozy ? » L’interrogation est
sans doute légitime, dans un pays excédé par l’entreprise de démolition sociale et de détricotage des libertés chère à celui qui proclamait, avant son élection, vouloir « en finir avec le
modèle social français ». Alors que des mouvements sociaux multiformes contestent les politiques ultralibérales orchestrées depuis l’Élysée, l’inquiétude de voir l’actuel chef de l’État
reconduit pour un second mandat a d’ailleurs été subtilement attisée par la publication, ces dernières semaines, d’enquêtes d’opinion rejouant la partie présidentielle. Lesquelles donnent
invariablement l’avantage au vainqueur d’hier, qui battait pourtant il y a peu, nous disait-on, des records d’impopularité.
Histoire d’épicer d’un brin de suspense ces mauvais scénarios écrits d’avance, sondages et commentaires mettent en scène, pour la seconde place, un coude à coude parfait entre l’ex-candidate PS et le chef du Modem. « Royal ou Bayrou, qui affrontera Sarkozy en 2012 ? » s’interroge le Figaro du 1er mai. « Bayrou devant Royal, se qualifiant ainsi au second tour ? L’hypothèse n’avait été qu’évoquée durant la campagne 2007. Cela devient un scénario possible. Un séisme dans l’histoire politique de la France, s’il se réalisait », affirme le quotidien de Serge Dassault. Comment, dès lors, contenir la « résistible ascension de Nicolas Sarkozy » et conjurer la division mortifère des « républicains » qui lui assurerait une nouvelle victoire ? La stratégie est livrée clés en main par Laurent Joffrin dans un long éditorial de Libération. « Seule une opposition unie et élargie pourra contrecarrer les ambitions de Nicolas Sarkozy », assure-t-il, en assenant que « l’ancienne Union de la gauche, ou feue la gauche plurielle », serait un « passeport pour la défaite » puisqu’il n’y a « plus de PCF » et que « le PS est moins fort ». En lieu et place de ce « fantôme d’un passé révolu », le directeur de Libération plaide pour la constitution d’une « grande coalition de l’après-sarkozysme », « un espace politique, culturel et social neuf » rassemblant « les forces écologistes, les socialistes à l’ancienne, comme Jean-Luc Mélenchon, le PS, les partisans de François Bayrou et même les gaullistes sociaux et républicains tentés par un Dominique de Villepin ». Son projet ? « Une politique (…) où les valeurs républicaines sont vivifiées par celle de l’altermondialisme. » Promu premier opposant à Nicolas Sarkozy, le patron du Modem y aurait toute sa place, qui « se réfère à des valeurs humaines et sociales qu’on aurait aimé voir mieux illustrées par certains leaders socialistes » et incarne même, selon Laurent Joffrin, le nec plus ultra de « l’antisystème ». Refuser cet attelage hétéroclite, prévient-il en conclusion, serait « se résigner à la reconduction du président monarque ».
En écho à ce plaidoyer, François Rebsamen, bras droit de Ségolène Royal, défendait hier dans les colonnes du Figaro la perspective d’un « contrat de gouvernement » avec François Bayrou. Lequel se dit, depuis plusieurs semaines, ouvert à un rapprochement avec Dominique de Villepin. « Je n’ai pas eu de contacts avec Dominique de Villepin depuis deux ans. Mais je parlerai volontiers avec lui. Le jour où l’on voudra construire une politique différente en France, il faudra qu’acceptent de travailler ensemble des courants républicains différents, démocrates, socialistes, gaullistes », affirmait-il au Monde le 5 avril dernier, esquissant les contours d’un « tout sauf Sarkozy » dont on sait le succès qu’il emporta entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2007.
Le casting est improbable, le projet politique introuvable, la confrontation d’idées évacuée. Mais la formule présente l’avantage de forclore tout débat de fond sur l’alternative à opposer à un système capitaliste en déroute. François Bayrou, Ségolène Royal, Dominique de Villepin, Daniel Cohn-Bendit : tous n’ont-ils pas ardemment défendu, en 2005, les dogmes de « l’économie sociale de marché », de la « concurrence libre et non faussée », de la « libre circulation des capitaux » et de l’indépendance de la Banque centrale européenne que le projet de constitution européenne entendait figer ? « En vérité, en vérité, je vous le dis : si le "non" l’emporte, il pleuvra plus de quarante jours », avait même lancé François Bayrou le 1er avril 2005. Une grande « coalition » s’était alors, en effet, constituée en faveur du « oui ». Elle comptait dans ses rangs l’actuel hôte de l’Élysée. Elle s’est reformée en février 2008 pour donner un blanc-seing au président de la République et ratifier le traité de Lisbonne, qui recycle in extenso le projet de constitution rejeté par les urnes. Cette même « coalition » s’est retrouvée, encore, autour du sauvetage sans conditions des banques en octobre 2008.
À l’approche des échéances européennes, le verrouillage politique et médiatique est flagrant, comme si les « pédagogues » de 2005, échaudés par leur défaite, avaient opté pour la stratégie du silence. Au point que 61 % des Français ignoreraient, selon la dernière enquête Eurobaromètre, la date du scrutin européen. La gravité de la situation économique et sociale plaide pourtant pour un large et authentique débat sur l’indispensable remise à plat de la construction européenne et sur l’invention d’un nouveau système économique. Enferrée dans un modèle libéral qui craque de toutes parts, l’Europe est entrée dans la pire crise depuis 1945. D’après les prévisions du FMI, le recul du PIB atteindrait cette année, dans la zone euro, 4,2 %, provoquant une envolée sans précédent du chômage. 8,5 millions d’emplois devraient être détruits sur la période 2009-2010, selon la Commission européenne. Une situation aussi grave mériterait pour le moins un bilan des politiques de déréglementation, de dérégulation, de libéralisation à l’origine de la crise systémique. Des politiques qui ont fait, ces vingt dernières années, l’objet d’un parfait consensus entre libéraux et sociaux libéraux.
En bref, avant 2012 il y a juin 2009. Dans un contexte qui commande une véritable confrontation d’idées, plutôt qu’un bal de prétendants à l’Élysée doublé d’un antisarkozysme de posture exonérant le modèle libéral.
Rosa Moussaoui
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