Premier mai : les cadres s'en mêlent !

Retrouvez l’intégralité de l’entretien de Gérard Labrune, secrétaire général de la CFE-CGC, publié dans l’HD de cette semaine, dans le cadre de la manifestation unitaire du 1er mai 2009.
29 janvier, 19 mars, 1er mai… le rythme des mobilisations nationales est espacé. Vous
convient-il ?
Gérard Labrune. Oui, il nous convient dans la mesure où ce rythme n’est pas cadencé systématiquement mais bien au fil des évènements. Selon ce que le gouvernement fait, on décide de continuer
notre combat à des fréquences plus ou moins régulières. Le 1er mai est une occasion – la première depuis très longtemps – de nous réunir tous ensemble dans un défilé unitaire, sur des thèmes
syndicaux. Nous, nous avons beaucoup insisté là-dessus. Il n’y a pas eu d’ailleurs beaucoup à insister… je crois que ce qui fait vivre cette communauté des 8 organisations syndicales, c’est la
volonté du consensus. Rester grouper pour être efficaces et se faire mieux entendre.
C’est parce que la mobilisation est restée axée autour de thèmes syndicaux que la CGC a décidé de participer à ces
défilés…
Gérard Labrune. Nous, on respecte beaucoup la Fête du travail et toute la symbolique qu’il y a derrière. Mais on n’éprouvait pas le besoin de défiler avec d’autres. D’autant plus que depuis des
années, les défilés n’étaient pas unitaires, on voyait bien que c’étaient des défilés plutôt d’organisations les unes à côté des autres ; certaines évitant d’ailleurs de se rencontrer… Ca,
ca ne nous a jamais intéressés. Dans la mesure où cette fois, il s’agit de défilés unitaires, sur des thèmes sociaux et non politiques, ca nous convient beaucoup mieux et pour la première fois,
on va s’en mêler.
Est-ce que vous comprenez les demandes d’organisations qui souhaitent que les mobilisations prennent un rythme plus
soutenu ?
Gérard Labrune. On le comprend mais on ne partage pas. On comprend que notre diversité parmi ces 8 organisations est grande…. Vous avez des organisations très « pushing »socialement,
qui veulent clairement changer les valeurs de notre société, en faire une société plus égalitaire. Nous, c’est clair, ce n’est pas notre tasse de thé. On ne soutient pas les écarts de
rémunération énormes. Mais il est selon nous justifié qu’il y ait des différences de rémunérations. Donc, je comprends bien qu’il y ait des gens, Force ouvrière pour ne pas les citer, qui
veulent absolument des rythmes plus rapides et des séquences bien marquées et prolongées. Nous, on n’est pas sur ce terrain. Nous pensons que ce qui a été fait jusqu’à maintenant était
parfaitement ordonné, correspondait à des attentes. Les attentes sociales ayant été déçues correspondaient à une nouvelle mobilisation protestataire mais pas à une volonté systématique… A ce
moment là, ca devient politique vous comprenez…
N’y-a-t-il pas une différence d’appréciation aussi que l’on soit ouvrier dans l’automobile ou cadre dans le secteur
informatique… ?
Gérard Labrune. Je ne sais pas si les ouvriers de l’automobile sont demandeurs de mobilisations régulières. Certains sont plus touchés par la crise que d’autres, ca c’est sûr. Pour ce qui est
des secteurs les plus touchés, on a toujours dit qu’on pouvait organiser des manifestations dans les bassins d’emplois. Bernard Thibault était présent à Lorient, le président de la CFE-CGC s’y
déplace la semaine prochaine. C’est donc clair que, dans des endroits précis où il y a des licenciements, des mises en chômage technique, il faut peut-être protester, soutenir les salariés.
Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut déclencher une grève générale à séquences préétablies.
Quels types de réponses doivent apporter patronat et gouvernement pour vous
satisfaire ?
Gérard Labrune. D’abord nous ne sommes pas complètement négatifs et on dit bien que les mesures de soutien par l’investissement ne valent pas rien. Ca aura son impact. Ce sont des mesures
conséquentes qui touchent aux structures de l’économie et permettront peut-être, comme le dit le président de la république, de redémarrer plus vite. Mais notre déception vient des questions
d’emploi et de pouvoir d’achat. Il n’y avait pas selon nous, une urgence folle à maintenir ce plan de resserrement de l’emploi dans la fonction publique. On pouvait très bien mettre entre
parenthèses l’année 2009 de ce point de vue. Parce que, même si ca se fait par non-renouvellements, ca charge encore plus la barque des retraites, pour ceux qui partent en retraite. Ce n’était
pas vraiment urgent de faire ca. Sur le pouvoir d’achat, nous pensons que l’augmentation générale des salaires pénaliserait sans doute lourdement les PME et les TPE et en ferait mourir un peu
plus. Alors que ce sont aujourd’hui les entreprises plus résistantes à la crise car les plus adaptables aux variations du marché. Par contre, il est du ressort du gouvernement de soulager les
gens du fardeau des charges incompressibles. Il a commencé avec la fiscalité, on est d’accord. Mais il aurait pu par exemple soulager le prix de l’énergie pour se déplacer, se chauffer,…On
aurait pu également encadrer momentanément l’augmentation des loyers. Vous me direz, la tendance est plutôt à la diminution mais il y a encore beaucoup à faire dans ce domaine. Notre idée
portait donc plutôt sur des mesures immédiates de soulagement des charges que supportent les ménages parce que quand on comprime ces charges, on augmente d’une certaine manière le pouvoir
d’achat sans pour autant augmenter les salaires de manière généralisée.
Et le Fond d’investissement social, constitue-t-il une bonne nouvelle ?
Gérard Labrune. Oui. Le seul problème c’est qu’il est, tout le monde le dit, sous-doté. Il faudrait sans doute le doter d’avantage, ce que n’exclut pas apparemment le président
Sarkozy.
Comment maintenir l’unité alors que vos approches sont si différentes entre les 8
syndicats ?
Gérard Labrune. Il est indispensable de maintenir cette unité car elle correspond effectivement à une forte et ancienne attente des salariés. Aujourd’hui qu’on a réussit cette unité, on n’a pas
envie de l’abandonner. Alors, évidemment, ce maintien ne doit pas se faire à n’importe quel prix. Mais je fais un constat : aucun d’entre les 8 n’a jamais brandit la menace de son départ.
C’est vrai que certains voudraient des grèves plus rapprochées. Mais quand on a dit que ce n’était pas exactement comme ca qu’on voyait les choses, on s’est mis d’accord. Regardez chez
nous : la participation au 1er est quelque chose d’exceptionnel mais nous n’avons eu aucun mal à obtenir ce mandat de notre organisation.
Vos projets de fusions on définitivement échoué. Pour quelles raisons ?
Gérard Labrune. Ah, je ne dirais pas les choses comme ca. Je ne pense pas que notre recherche soit exactement terminée. L’objectif c’est d’être acteurs d’une recomposition syndicale. La loi du
20 août 2008, sur la représentativité des syndicats, induit la mort d’un certain nombre d’organisations syndicales dont notre organisation et la CFTC pourraient faire partie. Mais nous avions
commencé nos travaux sur cette question bien avant, en se disant que le syndicalisme ne pouvait pas se contenter de drainer 8% du salariat en France. Nous pensons nécessaire de créer un
syndicalisme réformiste c’est-à-dire qui part de la base, comme nous y engage la loi sur la représentativité. Et un syndicalisme qui soit aussi un syndicalisme de service, comme nous le
demandent les salariés. L’objectif avec l’Unsa était donc de constituer le noyau de ce syndicalisme qui serait une troisième force syndicale réformiste. Alors l’échec actuel tient sans doute à
la forme, c’est-à-dire aux fuites concernant nos premiers entretiens, qui avaient été tenus secrets. Le fait qu’on ait pu entamer des discussions de si grande ampleur sans en prévenir nos
militants, a beaucoup choqué chez nous. Les négociations suivantes ont été beaucoup marquées par la méfiance créée par ces fuites. Deuxième problème, le législateur a admis une exception
catégorielle à la loi du 20 août 2008 pour la CFE-CGC. Mais le tout est de savoir si nous voulons continuer d’exister, en 2013, en tant que syndicat catégoriel ou si nous voulons devenir des
généralistes avec une voix catégorielle à l’intérieur. C’est un débat interne qui a eu lieu et n’est pas encore totalement réglée.
Syndicat de cadres, comment avez-vous réagit aux différentes actions de retenue de cadres par des salariés en
lutte ?
Gérard Labrune. Nous n’approuvons pas ces actions. Mais il faut bien introduire une nuance : ceux qui sont séquestrés sont des décideurs, de niveau élevé. Je ne les confonds pas avec le
cadre lambda qui est plutôt un cadre exécuteur des hautes œuvres. Mais j’en profite pour dire qu’il faut faire attention aux mouvements spontanés. Car nous sommes dans une période où se
mélangent beaucoup d’ingrédients dangereux. Les jours se suivent et se ressemblent, avec leurs vagues de licenciements, de mises en chômage technique,… Il pourrait y avoir des ingrédients
d’explosion. Ce sont des évènements dont la France est coutumière. Et si le rôle des syndicats est, bien sûr de défendre des acquis sociaux, ils ont un autre rôle qui est celui d‘encadrer le
mouvement. Non pas pour le brimer mais pour faire en sorte qu’il s’exprime dans des conditions légales.
Baisse des revenus, dégradation des conditions de travail, chômage partiel, peur du chômage,… les cadres ne sont plus du tout à
l’abri…
Gérard Labrune. Plus du tout. C’est pourquoi on est bien, on se sent bien dans l’intersyndicale. Et même si on sent bien qu’il y a des différences autour de la table sur l’économie et sa
gestion et sur le partage des richesses, on est dans une situation telle qu’on dit « Salariés avec une majuscule, même combat ! » On n’est pas des égalitaristes, contrairement à
d’autres organisations syndicales, mais on est sous les mêmes contraintes vis-à-vis de l’emploi, de la minimisation des salaires.
Quelle est votre analyse de cette crise ?
Gérard Labrune. S’il y a une certitude, partagée par beaucoup de gens, c’est que le capitalisme moderne a échappé au capitalisme classique pour se transformer en capitalisme financier. Quand on
parle du dividende, il y a une logique : c’est d’une part le loyer de l’argent investi dans l’entreprise et d’autre part c’est la rémunération du risque pris par l’actionnaire de tout
perdre. C’est ca la logique capitaliste : quand vous investissez, vous pouvez tout gagner mais vous pouvez tout perdre. Cette logique là nous a conduits à tourner autour d’un rendement de
l’action de 10%. Avec une inflation à 2%, c’est déjà merveilleux ! Je dis donc que quand, dans notre milieu bancaire notamment, on allait créer des instruments nouveaux de
financiarisation, pour chercher des rendements à 20 puis 25 et pourquoi pas 35%, la logique n’est plus capitaliste, elle est purement financière.
Entretien réalisé par Vincent Bordas
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