Continental : « Zusammen », ils
résistent !

Clairoix (Oise), Hanovre (Allemagne), envoyée spéciale.
Ils étaient au rendez-vous, à 18 h 30, devant l’usine. Les ouvriers de Continental Clairoix, dans l’Oise, montent
dans les cars qui les véhiculent jusqu’à la gare de Compiègne. L’ambiance est bon enfant. Des mains s’agitent, en signe d’au revoir aux marmots, aux conjoints. Si le contexte dans lequel
s’inscrit le voyage jusqu’en Allemagne, à Hanovre, n’était pas aussi sombre, on aurait pu penser à une colonie de vacances. Arrivée à la gare. Chaque bus qui se vide est accueilli sous un
tonnerre de « zusammen », la version allemande du « tous ensemble », le cri de lutte des Conti. Comme prévu, le train affrété spécialement est là. Les Conti, dont l’usine
est menacée de fermeture, ont décidé de se rendre à Hanovre, le jour de l’assemblée générale des actionnaires, ville où le fabriquant de pneus a son siège, pour manifester avec leurs collègues
allemands, qui vont également subir la fermeture d’une usine où travaillent 780 personnes,
Décontraction de rigueur
À 20 h 22, les quinze wagons nécessaires au transport des 1 200 personnes s’ébranlent, sous le regard des familles, amis ou simples spectateurs venus les soutenir. Sous pression depuis des
semaines, les salariés profitent du trajet pour partager un moment fraternel. « Ce soir on voit tout le monde, c’est vraiment formidable ! » confie Didier. « Cela montre que
nous sommes tous unis et qu’il n’existe aucune minorité », ajoute-t-il. Dans les compartiments, l’ambiance bat son plein. Musicale pour les uns, partie de cartes pour les autres ou tout
simplement discussions amicales entre collègues, autour d’un apéro. La décontraction est de rigueur. Dans le compartiment de Jean-Luc, on se rappelle l’instant où ils ont appris la nouvelle.
« J’étais chez ma soeur quand j’ai entendu à la radio que la direction avait choisi de fermer l’usine », témoigne cette salariée. « Je me suis pris comme une claque dans la
figure. Avec le passage aux 40 heures, ils nous ont fait des promesses jusqu’en 2012 », se remémore-t-elle. Très vite, d’autres voix se font entendre, mais toutes font état d’un véritable
coup de massue. Et aucun n’avale les raisons de la fermeture de cette usine prospère.
Et maintenant les voilà voyous… pour quelques ordinateurs cassés. « La presse se déchaîne et les images tournent en boucle à la télé, ils nous font passer pour des malhonnêtes », dénonce un salarié à la cantonade. D’autres commentent la confirmation de la réunion tripartite, syndicats, direction, État, qui aura lieu le 29 avril à Bercy : « Il faut voir. On ne croit pas qu’on pourra sauver l’usine avec cette réunion. Mais au moins nous aurons l’occasion de dialoguer avec la direction pour discuter des indemnités de licenciements. » Aujourd’hui, les Conti peuvent prétendre, en cas de fermeture de l’usine, à un sixième de leur salaire par année d’ancienneté. Christian, qui gagne 1 600 euros par mois, avec vingt-deux ans d’ancienneté, toucherait 24 000 euros. Dérisoire face aux 2 milliards d’euros de bénéfices réalisés en 2008.
Beaucoup de conjoints, à l’image de Florence, participent au voyage. « Rien ne pouvait m’empêcher de venir. Je
dois soutenir mon compagnon car quelques fois les nerfs lâchent et il faut être présent dans ces moments », explique-t-elle. D’autres, tel cet étudiant, qui a bossé l’été dernier à
Clairoix, sont venus par solidarité. Progressivement, la nuit progresse, et le train aussi. Après plusieurs arrêts interminables et au final une bonne heure de retard, les wagons entrent en
gare de Hanovre.
Pour briser l’isolement
Ils étaient là, eux aussi, les Allemands, pour accueillir leurs collègues français, portant des pancartes écrites en français « Chers collègues de Clairoix, bienvenue à Hanovre ».
Après plus de treize heures de voyage, les ouvriers du groupe Continental étaient enfin réunis pour inscrire cette journée dans l’histoire de l’entreprise. Plus de 3 000 salariés allemands,
français et même mexicains se rassemblent juste devant la « salle du Dôme », où les actionnaires sont réunis avec la direction du groupe. « Travailleurs unis contre les
actionnaires voyous », « Le monopoly mais sans nous », proclament les banderoles. À l’unisson, les syndicalistes français, allemands et mexicains se succèdent à la tribune et
partagent la même détermination. Celle de « montrer notre colère aux actionnaires et pour exiger qu’aucun des 1 900 salariés ne perde son emploi », résume Xavier Mathieu, porte-parole
des ouvriers de l’Oise. « Victimes des mêmes mensonges, nous unissons nos forces pour mettre en échec ce plan patronal. (…) Les actionnaires parlent avec leur fric, nous parlons avec notre
coeur », ajoute-t-il, sûr que « cette journée est porteuse d’un espoir énorme car nous avons brisé l’isolement dans lequel nos patrons veulent nous enfermer. » De son côté,
Michael Mersmann, responsable de l’international pour le syndicat allemand Alternatives, tient lui aussi un discours conquérant : « Nous devons gagner notre combat, trouver des
solutions pour notre survie, celles de nos familles et de nos régions. »
« Cette journée n’est pas une fin »
Contre toute attente et après d’âpres négociations, une délégation de cinq ouvriers de Clairoix a été autorisée à faire lire une motion de revendications devant les actionnaires. « Qu’ils
se rendent compte que ce sont des humains et non des chiffres dont ils détruisent la vie », affirme Véronique. À l’intérieur du palais des congrès, les remous de la manifestation
s’entendent à peine. Petits fours et boissons chaudes sont inépuisables. Impassible lors de la prise de parole de ses ouvriers, madame Schaeffler, actionnaire numéroº1, tirée à quatre épingles,
n’a pas daigné les regarder, nouvelle provocation. Mais les débordements tant attendus par les médias allemands et français n’ont pas eu lieu. Les délégués syndicaux cèdent la place à un groupe
de musique allemand. Les yeux un peu rouges d’émotion et de fatigue, les ouvriers, retapés par la détermination de leurs homologues allemands, ont regagné le chemin de la gare. « Cette
journée n’est pas une fin, mais le commencement de la guerre que nous ont lancée les actionnaires. »
Clotilde Mathieu Reportage photo Patrick Nussbaum
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