L'écart de salaires entre grands patrons et salariés… trois siècles !

La flambée des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises est loin d’être récente. Mais elle a pris des proportions gigantesques. Décryptage.
Primes de bienvenue, bonus, actions gratuites, stock-options, parachutes dorés, retraites chapeau… Les sommes astronomiques distribuées sous forme de rémunérations aux grands patrons soulèvent
une nouvelle fois l’indignation. À l’heure où, malgré d’abondantes aides publiques, les patrons licencient en masse pour préserver le taux de profit de leur entreprise, la crise prend également
des allures de crise des inégalités excessives. Depuis une vingtaine d’années, les formes et les montants des rémunérations des patrons explosent sans aucune justification économique. Et la
crise actuelle, la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale, ne semble pouvoir refréner cette spirale inflationniste, qui illustre à la perfection le fonctionnement du capitalisme.
Entre 1998 et 2006, le pouvoir d’achat des dirigeants de sociétés anonymes a augmenté de 68 %, alors que le salaire net moyen a seulement cru d’un peu plus de 5 %, selon une étude de
l’INSEE. Ceci sans compter d’autres avantages éventuels en nature. Autrement dit : ils ont gagné 2 000 euros de plus par mois alors que, dans le même temps, le salarié moyen n’a obtenu
qu’une centaine d’euros supplémentaires.
Selon Thomas Picketty, professeur à l’École d’économie de Paris et spécialiste des inégalités de revenus, « depuis trente ans, les États-Unis et, la France depuis dix ans, connaissent une explosion sans précédent des inégalités. C’est un phénomène nouveau et massif, c’est la première fois qu’il y a un tel décrochage entre les très hauts revenus et le revenu médian ». Toujours selon Thomas Piketty, c’est à partir de 1997 que la part des 1 % des salaires les plus élevés, qui était relativement stable depuis 1977, commence à s’élever pour passer de 5,8 à 6,6 % en 2005. Cette évolution dans le monde de l’entreprise concorde avec la mise en place de réductions d’impôts toujours plus favorables aux foyers les plus riches. Dont le bouclier fiscal est l’illustration la plus parlante.
L’écart devient insoutenable lorsqu’on décortique la rémunération des patrons du CAC 40. Ainsi, selon l’étude
Proxinvest, les PDG du CAC ont en moyenne touché en une journée le salaire annuel d’un salarié payé au SMIC. Au total, en 2007, ils ont perçu une rémunération moyenne de 4,7 millions d’euros,
soit 308 années de SMIC. Et sont actuellement les patrons les mieux payés d’Europe. En tête de palmarès, les écarts peuvent atteindre jusqu’à 1 200 SMIC par an. Avec les dividendes, les trois
plus riches ont touché jusqu’à 20 000 SMIC, selon le magazine Capital. De quoi faire pâlir un Henri Ford, qui préconisait dans les années 1930 un écart « admissible » de salaires de 1
à 40 dans les entreprises. « À de tels niveaux de rémunération, toutes les études montrent qu’il n’y a pas de lien entre rémunération et performance des dirigeants », affirme Thomas
Piketty. Ainsi, l’étude réalisée par Booz Allen Hamilton sur les 2 500 plus grandes entreprises mondiales cotées en Bourse de 1995 à 2007 démontre que la probabilité pour un dirigeant d’être
démis pour mauvaises performances n’était que de 2,1 % dans les entreprises ayant eu des résultats boursiers significativement en dessous de la moyenne. Dans la même veine, l’instabilité
de leur emploi, souvent revendiquée par les grands patrons pour justifier leur rémunération, tombe à l’eau. En effet, selon les résultats de l’enquête, la durée moyenne du mandat d’un dirigeant
serait de six ans, soit la même qu’en 1995. Et ce n’est pas le décret concernant la limitation des rémunérations pour les entreprises aidées par l’État qui viendra réduire les
écarts.
Clotilde Mathieu
http://www.humanite.fr/L-ecart-de-salaires-entre-grands-patrons-et-salaries-trois-siecles
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