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Article paru le 7 mars 2009

l’Humanité des débats

« Agir pour que l’art soit une valeur commune »

Par Jean Marcq, administrateur de musée.


Faut-il instaurer la gratuité des musées ?


L’opération menée l’année dernière dans quatorze musées et monuments, à l’initiative du ministère de la Culture, en rendant l’accès gratuit, correspondait au souhait d’élargir socialement la connaissance de l’art et de l’architecture. Cette opération a suscité les habituelles remarques : schématiquement, d’un côté les partisans de cette ouverture justifiant la mesure par le fait qu’elle briserait les barrières économiques réservant, de facto, cet accès à ceux qui en ont les moyens tant financiers que cognitifs, et de l’autre ses opposants invoquant les pertes de ressources, la dévalorisation de l’art et de ceux qui s’y consacrent.

Si l’on s’en tient aux chiffres, cette opération a été un succès puisqu’en moyenne on a constaté une augmentation de la fréquentation de 56 %. Toutefois, l’analyse doit être pondérée et tenir compte des grandes différences de contextes socio-économiques dans lesquels se pratique la gratuité. Il semble difficile de tirer des conclusions générales, tant les paramètres d’approche constituent des variables à l’importance relative différente. En effet, là où existe une forte communauté estudiantine, ce sont ces étudiants qui tirent profit de la gratuité. Par contre, en zone rurale, ce sont clairement les publics de proximité qui sont attirés. Or ces deux catégories n’ont pas le même regard ni la même attente de l’art. Pour les premiers, on peut estimer que leur niveau culturel les incite à fréquenter les musées, pour les seconds, en général, il s’agit de découvrir un univers « de rêve », fort éloigné de leurs préoccupations quotidiennes. C’est pourquoi la façon dont les responsables culturels doivent adapter leur offre ne saurait être définie globalement.

Sur le fond, cette expérimentation, dont il a été dit qu’elle avait constitué un effet d’aubaine pour le public habituel des musées - c’est vrai des établissements situés en zone urbaine -, a eu le mérite de montrer ailleurs que le prix d’entrée constitue un obstacle, mais qu’il n’est pas le seul. En effet, l’ouverture sociale recherchée ne peut reposer que sur une meilleure prise en compte des valeurs de l’art dans la société. Il est frappant de noter, dans une période récente, combien se superposaient les thèmes art et argent : l’évocation récurrente des prix du marché, de la valeur supposée d’une oeuvre en termes financiers, la glorification triomphale des ventes publiques semblent constituer les ultimes points de référence, notamment dans une grande partie des médias. Jusqu’à ramener clairement l’art et ceux qui le fréquentent à de pures marchandises. Dans cette spectacularisation outrancière de l’art et de ses VIP (collectionneurs, artistes), toute une perception est vrillée : l’art est rendu à un univers de paillettes dont le commun des mortels n’a que l’impression d’en être l’exclu. Plus on en appelle à l’ouverture sociale des musées et de l’art, et plus on offre les signes de la séparation.

C’est pourquoi, si ce désir d’ouverture est réel, il conviendrait certes de pratiquer une politique tarifaire incitative (la gratuité pour les moins de 25 ans), mais cela ne saurait suffire. Il faut permettre à tous d’aborder l’art sans crainte, et donc commencer par la mise en place d’un enseignement adéquat à l’école. Il est surprenant que dans un pays où le patrimoine et l’art sont toujours placés au plus haut rang des valeurs, il n’y ait aucun enseignement de l’art et de l’architecture, en dehors des filières spécialisées. En outre, en matière notamment d’art contemporain, comment susciter un désir d’art qui ne soit ni de l’ordre de la distraction ludique, ni de l’événementiel superficiel, ni de la logique financière ? Cela passe par un travail sur les véritables enjeux de l’art : de quoi et comment ça parle ? Et agir pour que l’art soit une valeur commune et également partagée. En Allemagne, chaque ville dispose de Kunsthalle (1), de Kunstverein (2), de musées : un réseau diversifié, hétérogène mais où les initiatives sont complémentaires. Un tel réseau est-il envisageable en France, qui s’appuie autant sur les fonds publics que privés. C’est à ce prix que la démocratisation aura lieu et que l’art rassemblera, sans donner l’impression d’être un champ réservé, ou de se vivre comme une réserve bien gardée.


(1) Kunsthalle : lieu d’expositions temporaires.

(2) Kunstverein : association de soutien parallèle aux musées et Kunsthallen.

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Tag(s) : #CULTURE
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