Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

« Si la loi était adoptée ce serait la mort »


Article paru dans La Marseillaise du mardi 3 mars 2009 
 

 

Le négociant brignolais de vins fins, Didier Romieux, tout comme Laurence et Francis Adam du domaine Carpe Diem, s’insurgent contre l’article 24 de la loi Hôpital santé(Photo DM).
Le négociant brignolais de vins fins, Didier Romieux, tout comme Laurence et Francis Adam du domaine Carpe Diem, s’insurgent contre l’article 24 de la loi Hôpital santé(Photo DM).
Dans un département qui a fait du vin un art de vivre et de créer au pays, l’article anti-dégustation de la loi Bachelot est considéré comme une insupportable provocation. Les professionnels expliquent avec la passion la raison de leur colère.

 

Au cœur du centre-Var, entre Carcès et Cotignac, Laurence et Francis Adam ont fait de leur domaine Carpe Diem un modèle de viticulture écologique et touristique, à l’instar de ce qui se fait désormais en Italie, aux Etats-Unis et en…Tunisie. Pour ces passionnés de vin et de terroir, la dimension culturelle de l’œnotourisme est une réalité qu’il faut prendre en compte avant d’engager des réformes à contre-courant de l’intérêt national. D’autant que les raisons avancées pour justifier l’interdiction annoncée des dégustations tiennent, selon eux, davantage du prétexte politicien absurde que de la vérité objective. Véritable militant de la cause viti-vinicole, Francis Adam ne peut imaginer que les choses aillent jusqu’au bout de l’absurde, c’est-à-dire à l’adoption de la loi. « C’est invraisemblable de vouloir causer un désastre économique et culturel alors même que la France est confrontée à une crise sans précédent depuis 1929. Ou alors il y a complot. A qui profiterait le crime ? Non je ne veux pas y croire. Mais quoi qu’il en soit nous ne nous laisserons pas égorger sans rien dire. Nous avons commencé à envoyer lettres et pétitions à nos élus. Et puis nous comptons sur le président du syndicat des Côtes de Provence, Jean-Jacques Breban, pour réagir avec force. »
    Francis Adam, Suisse d’origine, est d’autant plus indigné qu’il s’est personnellement toujours attaché à élever singulièrement la qualité de sa production. Une constante dans le Var où la majorité des producteurs s’est engagée depuis plusieurs années déjà dans une action globale de relance du vignoble autour du concept premier de qualité.
«  Lorsque j’ai acheté mon vignoble en 1992, la production était marquée par un rendement élevé. Quatre-vingt hectos à l’hectare. Aujourd’hui nous sommes à trente-neuf. Ca n’a plus rien à voir. Avec ma femme et mes collaborateurs nous avons comme objectif de produire le meilleur vin possible le plus sainement possible. Sans pouvoir nous proclamer bio parce que nous refusons de payer les contrôles imposés, nous nous déclarons écologiques. Notre vignoble ne reçoit aucun traitement chimique. Et nous n’employons aucun insecticide. Ce qui nous coûte au bas mot 5% de perte. Mais nous sommes fiers de nos vins. Nous produisons peu mais nous produisons bon, très bon. »


Largement saluée par les professionnels, restaurateurs ou négociants, la production du domaine Carpe Diem est commercialisée à 100% en vente directe. Et à près de 80% aux touristes qui font la tournée des caves et aiment déguster avant de choisir et d’acheter. « Nous sommes certes réputés mais nous sommes petits. De fait, nous ne pouvons nous développer à l’export ou dans la grande distribution. Un choix que nous n’aurions de toute façon pas fait pour des considérations éthiques. Lorsque nous avons, ma femme et moi, décidé de nous installer dans le Var, après avoir hésité avec la Toscane, notre préoccupation ce n’était pas de faire du raisin mais de faire du vin. Et puis nous avions dans l’idée d’ouvrir notre cave aux amateurs de vin de qualité. Ce que nous faisons aujourd’hui 365 jours par an. Avec notre caveau de dégustation et de vente et en proposant des chambres d’hôte et un gîte rural très confortables. Les touristes adhèrent et profitent de leur passage pour visiter la région. C’est bon pour tout le monde. Mais avec le possible vote d’une loi anti-dégustation notre activité est directement menacée. Et nous sommes nombreux dans ce cas. Si la loi devait être adoptée ce serait la mort. Sans sursis. Une mort subite programmée par des fonctionnaires obtus et des politiques hystériques. »
    Cette propension à l’hystérie hygiéniste est également dénoncée avec force par le Brignolais Didier Romieux, directeur de Vinissime, prestigieuse maison de négoce de vins fins français. « Le prétexte avancé pour justifier le projet de loi anti-dégustation c’est essentiellement la lutte contre l’alcoolisme chez les jeunes. L’idée est bonne. Mais l’on se trompe complètement de cible et de stratégie. Les jeunes ne s’alcoolisent pas avec du vin mais avec des alcools forts comme la vodka. Les beuveries étudiantes, avec les fameux épisodes before durant lesquels on ingurgite le maximum d’alcool avant d’aller à la soirée, ne doivent rien au vin. On devrait aussi s’interroger sur le vide existentiel chez ces jeunes qui ne boivent pas par hasard. De quoi est faite leur vie ? Quel avenir leur propose-t-on ? Que fait la société pour prendre en compte leurs vrais problèmes ? Le terrorisme hygiéniste n’est pas une réponse. C’est une erreur. Et un scandale dès lors que tout un pan de la culture identitaire française risque de s’effondrer à très brève échéance. »


Francis Adam parcourt avec mélancolie les chais de son domaine. Les barriques de chêne clair sont alignées dans la pénombre. Le vin y séjourne entre douze et dix-huit mois suivant les cuvées. Un vin qui compte près de 70% d’acheteurs étrangers. Ils ne comprendraient certainement pas que l’on décide de leur interdire de goûter avant d’acheter. « Ce matin, j’ai discuté du problème avec des clients allemands. Ils n’en revenaient pas. Ils ne me croyaient pas. Ils pensaient que c’était une galéjade, comme l’on dit dans le midi. Mais lorsqu’ils ont compris que c’était sérieux, ils m’ont annoncé qu’ils renonceraient sans doute à leur tournée annuelle des vignobles et des sites culturels du Sud de la France. Ils iront plutôt en Italie ou en Espagne. C’est désespérant. Je suis vraiment très pessimiste. »
De la terre du Var plein les mains, Didier Romieux s’interroge sur les motivations réelles des législateurs. Sans parler de complot anti-viticulture, il croit distinguer une dérive pernicieuse du politique vers le moralisme.
Au détriment de la survie économique de terroirs exceptionnels et donc indispensables.
    « Cette terre a tout pour elle. La densité, la richesse, la couleur, la générosité. Elle produit, si l’on sait y faire, des vins désormais de premier plan. Pourquoi vouloir tout détruire en vertu d’une pseudo guerre engagée contre les ravages de l’alcoolisme ? Le vin et les vignerons n’y sont pour rien. Au lieu de les condamner il faudrait les soutenir, les promouvoir. Comme les Espagnols ont su le faire. Qui parlait du vin espagnol il y a encore dix ans ? Aujourd’hui, grâce au soutien de leur gouvernement qui a lancé d’incroyables campagnes de communication, les vignerons et les professionnels espagnols peuvent envisager l’avenir avec sérénité. Chez nous, c’est autre chose. On attaque la viticulture par le biais de l’amalgame et de la manipulation. » 

Reportage
Salvatore Lombardo
Photos David Maugendre

Publicité
Tag(s) : #Economie
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :