AZF, un procès hors norme !
Justice. Plus de sept ans après la catastrophe qui a ravagé le sud toulousain, le tribunal correctionnel doit déterminer les causes et les
responsabilités. Le groupe Total sera-t-il cité à comparaître ?
Toulouse, correspondance particulière.
D’une durée prévisible de quatre mois, le procès qui s’ouvre, ce lundi après-midi, à Toulouse, est à la hauteur de l’une des plus grandes catastrophes
industrielles qu’ait connue la France et qui a endeuillé et traumatisé toute une région le 21 septembre 2001. Ce vendredi-là, à 10 heures et 17 minutes précisément, une puissante déflagration
pulvérise le pôle chimique et ravage la partie sud de la ville. Sur le site de l’usine AZF, propriété de Grande Paroisse, elle-même filiale du groupe Total, le hangar 221, où sont stockées 300
tonnes d’engrais déclassé à base de nitrate d’ammonium, vient d’exploser.
Trente et une personnes décèdent ce 21 septembre. Près de 10 000 sont blessées dont 2 500 grièvement. Avec 21 tués sur le site, les salariés d’AZF et des entreprises sous-traitantes payent le plus lourd tribut. Environ 30 000 logements sont saccagés, dont 18 000 fortement. Beaucoup d’HLM dans ces quartiers populaires qui, depuis les années cinquante, s’agglomèrent progressivement au site chimique. Des écoles, des PME, des commerces sont détruits. Le nombre total de sinistrés à des degrés divers dépasse les 85 000.
L’ancien directeur de l’usine, Serge Biechlin, et la SA Grande Paroisse se retrouveront aujourd’hui sur le banc des prévenus. Seront-ils rejoints par Total et par son PDG au moment des faits, Thierry Desmaret, comme le demandent [1] une cinquantaine de parties civiles qui ont cité à comparaître le pétrolier et son premier dirigeant ? Telle est la première question à laquelle doit répondre cette semaine le tribunal correctionnel. Les trois collectivités territoriales - mairie de Toulouse, conseil général et conseil régional - se sont également portées parties civiles sans demande d’indemnisation.
Une part importante des audiences portera sur les causes de l’explosion, en prenant appui sur la longue enquête judiciaire et scientifique menée pendant près de cinq ans. Le droit à la vérité pour toutes les victimes, pour les salariés et la population constitue l’un des enjeux majeurs de ce procès hors norme.
Les juges d’instruction chargés de l’enquête judiciaire ont exploré toutes les pistes plus ou moins sérieuses avancées. Elles seront examinées par le tribunal, qu’il s’agisse d’un problème électrique issu de l’entreprise voisine, d’un phénomène électromagnétique, de la chute d’une météorite, d’un hélicoptère suspect, d’un acte intentionnel, ou même d’un attentat. Les enquêteurs ont décortiqué toutes les informations, pratiqué des expérimentations, interrogé de très nombreux experts. En mai 2006, ils ont conclu à l’origine accidentelle et chimique de l’explosion dans le hangar 221. La thèse retenue, devenue celle de l’accusation, met en avant le mélange de produit chloré (le DCCNa) malencontreusement déposé quelques instants avant l’explosion sur le stock de nitrate d’ammonium. Une explication que réfutent systématiquement les avocats de Total ainsi que d’anciens salariés regroupés dans l’association Mémoire et Solidarité.
Le groupe pétrolier a déboursé deux milliards d’euros pour indemniser les victimes et les dégâts, mais ses dirigeants refusent toute culpabilité dans la cause de la catastrophe. Il sera toutefois difficile à l’employeur d’écarter ou de minimiser la dégradation de l’environnement et des conditions de travail sur le site, avec le recours abusif à la sous-traitance. Il en est de même pour les économies réalisées sur le dos de la sécurité. Pointés du doigt par différents témoignages et enquêtes, ce sont autant de facteurs qui ont sapé le terrain de la sécurité sur le site chimique.
L’ampleur de la catastrophe et le contexte particulier toulousain d’une urbanisation galopante avoisinant l’usine ont conduit à une forte mobilisation, doublée d’une vive confrontation sociale dans les mois qui ont suivi l’explosion. Des débats animés sur la fermeture totale ou partielle du site chimique, sur la mixité entre activité industrielle et urbanisation dans des métropoles comme Toulouse, sur la gestion des risques technologiques, ont traversé toutes les organisations politiques, syndicales et associatives. Le besoin de transparence, de démocratie et de participation des salariés et des populations aux débats et aux décisions a éclaté sur la place publique.
Alain Raynal
[1] Dernière minute : plusieurs parties civiles reporteraient leur demande de citation.
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