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Tribune libre - Article paru le 20 février 2009 dans l'Humanité


Histoire

Julien Lauprêtre : « Manouchian m’inspire toujours » !




Julien Lauprêtre, président du Secours populaire français (SPF) et ancien résistant, a connu Missak Manouchian, dirigeant des Francs-tireurs partisans (FTP) de la MOI, et plusieurs des hommes de l’Affiche rouge.


Pouvez-vous revenir sur le contexte de votre rencontre avec Missak Manouchian ?


Julien Lauprêtre. J’avais formé un groupe de jeunes résistants, avec deux camarades d’école, dans le 12e arrondissement de Paris. Au départ, notre activité était rudimentaire. Notre grand coup d’éclat fut de détruire des barrières que les nazis avaient placées devant la caserne de Reuilly, obligeant les Français à descendre sur la chaussée. Pendant quelques jours, ceux-ci purent de nouveau emprunter le trottoir. On a aussi pris pour cible les panneaux signalétiques des troupes d’occupation, pour désorienter l’ennemi. Au bout d’un moment, nous avons croisé le chemin des Jeunesses communistes clandestines. On les a rejointes fin 1942-début 1943. Notre action s’est alors structurée, nous avons gagné en efficacité, avec des prises de parole dans les cinémas, des distributions de tracts et des inscriptions de propagande sur les murs. Le 20 novembre 1943, j’avais rendez-vous avec un responsable. Il n’est pas venu. Je suis rentré chez moi, très inquiet. Au bout de trois quarts d’heure, la police débarquait pour m’arrêter. C’était la police française, la brigade spéciale créée sous l’Occupation. J’insiste sur ce point : pour ma part, je n’ai jamais eu à faire directement aux Allemands, toujours à des policiers français, particulièrement zélés dans leur collaboration avec les hitlériens. Ce 20 novembre, je me suis donc retrouvé, après un passage au commissariat de la rue Bignon, à la préfecture de police de Paris, dans un bureau transformé en salle de détention. À mes côtés se trouvait un type à la barbe hirsute, enchaîné aux poignets et aux chevilles. Il m’a demandé ce que je faisais là. J’ai répondu qu’on me reprochait des activités de propagande anti-hitlérienne, mais qu’il s’agissait d’une accusation sans fondement. On m’avait appris à me méfier. Comment être sûr de ne pas être en présence d’un « mouton », ces faux détenus chargés de sympathiser pour obtenir des aveux. J’ai appris plus tard que cet homme n’était autre que Missak Manouchian.


Dans quelles circonstances l’avez-vous appris ?


Julien Lauprêtre. J’ai été transféré à la Santé, où je suis resté cinq mois. Mes parents ont été déchus de leurs droits parentaux. Puis j’ai été mis en liberté surveillée. Mais cette « libération » n’a été que de très courte durée. Le lendemain même de mon passage au tribunal, je me retrouve embarqué dans un bus avec des gens arrêtés pour trafic, marché noir, etc. Durant le trajet jusqu’à la caserne de Lourcines, près de Port-Royal, je remarque l’Affiche rouge placardée sur un mur, avec les photos de Manouchian et d’autres détenus avec lesquels je m’étais trouvé à la préfecture de police. Cela m’a fait un sacré choc. Depuis ce jour, les paroles de Manouchian sont gravées dans ma mémoire.


Qu’est-ce qui vous a marqué précisément ?


Julien Lauprêtre. Après m’avoir interrogé sur les motifs de ma présence à la préfecture de police, Manouchian m’a dit, en substance : « Toi, tu vas t’en tirer. Moi, je suis foutu. Ce que je regrette, c’est de ne pas en avoir fait assez… Toute ta vie, il va falloir que tu fasses des choses utiles. La société est trop injuste. » Rétrospectivement, ces paroles prenaient un relief particulier. Durant ces heures passées avec Manouchian, je découvrais un homme d’un grand courage, tenant tête à ses bourreaux. Ceux-là, d’ailleurs, semblaient le redouter. Même quand ils devaient le déplacer dans les bureaux de la préfecture de police, c’était toujours les chaînes aux pieds et entourés de trois ou quatre policiers sur le qui-vive. Je me souviens d’une anecdote qui me semble révélatrice de la supériorité morale de Manouchian sur ses bourreaux. À l’heure du déjeuner, un policier lui apporte un semblant de repas. Manouchian lui fait remarquer la petitesse de la portion : « Je vais être fusillé, et c’est tout ce que l’on me donne ? » L’autre, interloqué : « Mais puisque tu vas mourir, tu n’as pas besoin de plus. Tout ce qu’on te donne là, c’est de l’argent perdu… » Cela paraît anecdotique, et pourtant, ce sont deux conceptions de l’humanité qui s’affrontent : l’une magnifiant le courage et le don, l’autre étroitement économe, calculatrice, instrumentale, à rebours de tout humanisme. À la préfecture de police, où je suis resté une semaine avant d’être transféré à la Santé, je me suis trouvé avec d’autres membres du groupe Manouchian, toujours sans le savoir. Et je retiens d’eux la même bonté, la même humanité.


Dans sa dernière lettre à sa compagne, Manouchian écrit : « Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. » Comment interprétez-vous cette « proclamation » ?


Julien Lauprêtre. C’est là encore la preuve d’une indéniable supériorité morale. Manouchian se battait pour des idées et contre la barbarie, pas contre tel ou tel peuple, tels ou tels hommes. Par ailleurs, il avait conscience de n’être pas fait, a priori, pour la lutte armée. Il me l’avait dit. La lutte armée lui était imposée, ce n’était pas un choix parmi d’autres possibles. Manouchian est resté jusqu’au bout un poète, un littéraire autodidacte de grande envergure. N’oublions pas qu’avant la guerre, alors qu’il était ouvrier chez Citroën, il suivit des cours à la Sorbonne en auditeur libre et lança deux revues littéraires. Cette soif de savoir, cette curiosité a pris d’autres formes dans la Résistance, mais c’était bien toujours le même homme. Cette fidélité aux idéaux de partage et de solidarité m’a profondément marqué. Et j’y repense chaque jour qui passe.


Diriez-vous que la figure de Manouchian a déterminé vos engagements, en premier lieu au Secours populaire ?


Julien Lauprêtre. Cette figure m’a inspiré et m’inspire toujours. Ma rencontre avec Manouchian m’a conduit à vouloir faire quelque chose d’utile de ma vie, pour les autres. Ces hommes que j’ai vu revenir ensanglantés des interrogatoires, ces hommes qui enduraient les pires tortures m’ont enseigné le courage, la force des idées, alors que je n’avais que dix-sept ans. C’étaient des héros. Quand on a connu cet héroïsme-là, on ne l’oublie pas. Cette rencontre m’a poussé à l’action, à l’engagement déterminé pour les valeurs de paix, de fraternité et de justice que je m’efforce chaque jour à ma mesure de faire progresser.

Aujourd’hui, nous commémorons le 65e anniversaire de l’assassinat de

Manouchian et son groupe. Quelle est la portée symbolique de cet événement ?


Julien Lauprêtre. Il faut saluer la décision de la Mairie de Paris de poser, demain, une plaque au domicile qu’occupaient Manouchian et sa compagne Mélinée, à Paris. Cette démarche s’inscrit à rebours de toutes les campagnes actuelles de criminalisation des étrangers. Manouchian et ses hommes étaient tous des étrangers, et ils se sont battus pour la France. Ils restent comme le symbole de tout ce qu’il y a de richesse et de potentialités humaines dans le coeur de ceux qui, aujourd’hui, font l’objet de mesures répressives, de celles et ceux à qui l’on refuse le droit d’asile, le droit de travailler dans la dignité, à égalité avec les autres. Le souvenir de Manouchian est une riposte à toute forme de xénophobie, de racisme. Le président Sarkozy a demandé que la lettre de Guy Môquet soit lue dans les écoles. Pourquoi de telles initiatives ne sont-elles pas prises pour honorer la mémoire de Manouchian et ses hommes ? Il y a une sorte d’amnésie sur le rôle déterminant qu’ont joué ceux que l’on nomme « étrangers » dans la libération de la France. L’initiative de la Mairie de Paris permet d’avancer dans la voie d’une reconnaissance pleine et entière.


Entretien réalisé par Laurent Etre

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Tag(s) : #Histoire
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