l’Humanité des débats
GAZA : Le Hamas, prisonnier du jeu israélien !
Par Jean-François Legrain, chercheur au CNRS, GREMMO (Maison de l’Orient et de la Méditerranée-Lyon)
L’offensive menée récemment par l’armée israélienne dans la bande de Gaza, maintenant que sa phase active est
terminée, nécessite une relecture tant en ce qui concerne les justifications de son déclenchement avancées par le gouvernement israélien que sur l’approche de son bilan menée par certains en
termes de victoire palestinienne. Le gouvernement israélien a constamment justifié sa décision par la multiplication des tirs de roquettes contre son territoire et le refus de Hamas de
renouveler la trêve conclue en juin 2008. L’opération « Plomb durci » n’aurait ainsi été que la réponse de l’agressé à la terreur qualifiée d’islamique.
Les fondements de cette justification se trouvaient pourtant ébranlés par les statistiques fournies antérieurement par l’armée israélienne et la chronologie des faits met en évidence la
responsabilité israélienne dans la dégradation des conditions sécuritaires. Le retrait unilatéral de septembre 2005 n’a pas signifié la libération de la bande de Gaza. A l’occupation directe
s’est substituée la mise en place d’une nouvelle forme de domination beaucoup plus oppressive car extérieure. Le blocus, jamais levé en dépit des conditions de la trêve conclue à l’initiative
de Hamas, a constitué la matière explosive des violences des derniers mois. Une opération israélienne à l’intérieur même de la bande de Gaza menée le 4 novembre a fourni le catalyseur qui
devait mener à l’explosion de la fin décembre. La trêve, dont le principe restait néanmoins d’actualité pour Hamas, lui était devenue dans les conditions du moment quasi impossible à justifier
auprès de sa base.
Tout indique que l’offensive s’inscrit dans une logique israélienne déjà ancienne consistant à tout mettre en œuvre pour repousser sine die tout accord sur le fond avec les Palestiniens (plus
que la question de l’État de Palestine, c’est celle de ses prérogatives, de Jérusalem et des réfugiés qu’Israël ne veut pas voir trancher). Au nom de la survie de l’État juif menacé, Israël
joue exclusivement des rapports de forces à la seule fin du maintien de sa logique d’occupation militaire et de colonisation. L’offensive, loin de constituer une simple réponse à la
multiplication des tirs de roquettes par ailleurs bien postérieurs au lancement de ses préparatifs, n’est ainsi que le dernier avatar en date de la convergence politique des dernières années
aux niveaux international et régional -arabe, israélien et palestinien (Fatah et présidence).
L’arrivée d’islamistes au pouvoir par la démocratie des urnes à l’occasion des élections législatives de janvier 2006, insupportable politiquement au président Abbas et aux régimes arabes dits
"modérés" comme idéologiquement aux puissances occidentales, a été utilisée par le gouvernement israélien, qui lui n’a aucune réticence à traiter avec les islamistes, pour réaffirmer son refus
de toute expression institutionnalisée d’une identité nationale palestinienne. Et la diplomatie internationale, au-delà des condamnations convenues sur la disproportion de la
« réponse » d’Israël, a de facto donné carte blanche à ce dernier pour mener ses opérations au terme qui lui convenait. L’observateur verra dans la destruction de
« l’infrastructure terroriste » du « gouvernement Hamas » une réplique des opérations de 2002 qui, en mettant à bas ministères et institutions de sécurité palestiniennes,
avaient accéléré et amplifié les processus qui ont ensuite conduit la Palestine au bord de la guerre civile. En 2008, au prix certes d’une politique comparable à celle des régimes autoritaires
de la région, Hamas, même sous blocus, était parvenu à assurer le retour d’une certaine paix civile à Gaza et avait triomphé à faire respecter tant bien que mal un véritable cessez-le-feu. C’en
était sans doute trop. Dès la fin de l’offensive, certains ont considéré que le cessez-le-feu et le retrait israéliens constituaient un échec militaire et politique. Mais une telle assertion, à
distinguer de celle du renforcement des capacités mobilisatrices de Hamas, dépend des objectifs fixés. La destruction de l’infrastructure militaire de Hamas, si tant est qu’il soit possible
d’éradiquer une guérilla appuyée sur une population civile, aurait nécessité une réoccupation totale et prolongée, un retour à la situation antérieure à 1994 non envisagé. L’hypothèse du
rétablissement de Fatah, rêvé à voix haute par de hauts responsables fathaouis, n’a pas plus été retenue.
De facto Hamas était donc destiné à retrouver ses responsabilités antérieures au déclenchement des hostilités face à une présidence et un cabinet Fatah de Cisjordanie toujours plus discrédités auprès de la population. Mais les dirigeants israéliens n’ont jamais fait état de buts clairs et unanimes à leur offensive. Au delà de la réalité des destructions et des morts, après avoir été illusionnés sur l’importance et la sophistication de la menace de Hamas, ne serions-nous pas devenus parties prenantes d’une nouvelle mise en scène israélienne, celle d’une victoire, partielle certes mais réelle, de Hamas ? Le cessez-le-feu israélien, pourtant, a bien été une décision unilatérale et strictement politique. Ni la résistance armée de Hamas, ni l’appel du Conseil de sécurité à un cessez-le-feu « immédiat », ni les menaces arabes de retirer l’offre de paix de la Ligue n’ont compté. Au sortir de l’offensive, la capacité des divers groupes militaires palestiniens n’a été que très partiellement et provisoirement amoindrie. Il est évident pour les stratèges que l’opération israélienne, telle qu’elle a été menée sous sa forme et dans sa durée, ne pouvait apporter la sécurité aux régions sud d’Israël.
La logique militaire, dès lors qu’elle ne peut plus passer pour assujettie à la destruction des forces armées ennemies, relèverait plutôt de la terreur, dans une totale déshumanisation de l’adversaire, articulée sur une politique tout aussi réelle mais cachée. Pour entretenir l’alignement international sur sa politique unilatérale en matière palestinienne, Israël mise depuis longtemps déjà sur la radicalisation de ses adversaires, au besoin suscitée par son propre comportement. Les opposants aux politiques israéliennes, quels qu’ils soient nationalistes ou islamistes, doivent être « les ennemis de la paix ». En tirant leurs roquettes, les Palestiniens, une nouvelle fois, auront été en « zugzwang », comme aux échecs obligés par le gouvernement israélien de jouer un coup perdant. Une telle approche amène inexorablement à s’interroger sur les événements de l’été 2007 quand les forces régulières du ministère de l’Intérieur et irrégulières de Hamas ont pris le contrôle des QG de l’ensemble des forces de sécurité liées à la Présidence et à Fatah dans la bande de Gaza. Hamas répondait ainsi, la veille de son exécution programmée, à une tentative de putsch ourdie par les États-Unis et certains éléments de Fatah contre l’Autorité palestinienne issue de la victoire de Hamas aux législatives. Les objectifs, les moyens et le calendrier de ce putsch avaient été révélés par la presse israélienne. Rien n’interdit aujourd’hui de penser qu’informés du niveau d’incompétence des forces fathaouies, les plus hauts échelons de l’establishment israélien aient décidé de précipiter par une fuite une victoire militaire de Hamas qui aurait l’avantage d’affaiblir encore plus le président Abbas, de consacrer la scission géographique et politique entre la bande de Gaza et la Cisjordanie et d’obtenir le soutien unanime de la communauté internationale à une politique anti-palestinienne habillée en politique anti-terroriste. La résurrection du vieux principe du « diviser pour mieux régner », qu’Israël avait déjà mis en œuvre dans les années 1970 pour accompagner la montée en puissance des Frères musulmans face à l’OLP, se serait cette fois-ci articulée sur l’instrumentalisation de la radicalisation, même si cela impliquait de torpiller, au moins partiellement, un plan américain auquel il était associé.
Sur le fond, la politique israélienne sortirait ainsi vainqueur de l’offensive contre Gaza dès lors que « les réalités sur le terrain sont plus hostiles que jamais à un processus de paix » (Robert Malley interviewé par Philippe Grangereau, La Libre Belgique, 26 janvier 2009). Le gouvernement israélien, par delà ses clivages politiciens, aurait ainsi poussé Hamas à récupérer le flambeau de la résistance nationale palestinienne d’un Fatah, absent sinon partie de l’agression menée contre la population de Gaza. Par là, il aurait parié sur une redynamisation de l’alignement de la communauté internationale autour de sa politique palestinienne au nom d’un refus commun de l’islamisme. En dépit de certaines hésitations sur l’opportunité ou nom d’ouvrir un dialogue avec Hamas, la précipitation internationale, tout particulièrement française et européenne, à participer au blocus militaire de la bande de Gaza sans faire de la réouverture de ses points d’entrée et de sortie au trafic des hommes et des biens laisse malheureusement présager qu’Israël avait vu juste. Hamas et la population de Gaza, en ce cas, bien malgré eux n’auront que servi les intérêts de l’État d’Israël tel qu’il les a conçu jusqu’à aujourd’hui.
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